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2 - Tous en colère

Soleil vert

À l'heure où la mort a disparu de la vie quotidienne tandis que la population est vieillissante, surtout dans notre région, que fait-on de nos anciens qui ne sont plus en mesure de vivre seuls ? L'individualisme ambiant déconseillant de s'embarrasser d'une contrainte extérieure, même si celle-ci vous a donné le jour, il reste une solution : le mouroir. Pardon ! La maison de retraite.

Mille deux cents euros minimum pour une pension complète dans un établissement public. Pour ce prix, la personne âgée a droit à une chambre aseptisée de 7 m2. On est attentif à ses besoins primaires : manger, dormir, déféquer, uriner, et n'oublions pas boire (ce qui est fortement encouragé depuis un été un peu sec) et on vous prodigue des petits soins quotidiens ; le tout derrière une jolie baie vitrée. En prime sont offertes les privations des liens sociaux, du cadre de vie, des biens, des droits civiques et de quasiment toute autonomie.
Le forfait ne comprend pas la vie spirituelle au sens large, par nature superflue en institution (même si ce public est certainement le plus demandeur), et le besoin de parler qui demande trop de temps à un personnel qui n'est pas là pour ça.

Le personnel

Parlons-en du personnel. Comme le veut la norme qui tend à s'imposer, il est en sous-effectif, mal payé, mal formé, avec un maximum de contrats précaires pour être plus malléable, et surtout on ne lui donne pas les moyens d'être autonome, et de faire évoluer la structure. Il
est constitué principalement de femmes issues de milieux peu favorisés des environs qui se sont retrouvées là parce qu'il y avait du travail dans ce secteur. Elles sont confrontées quotidiennement à la maladie, à la mort, à la démence, aux problèmes corporels les plus triviaux et odorants, sans bénéficier de moyens de prendre du recul ni d'espace pour évacuer. Pas étonnant de ne voir quasiment aucun membre du personnel en plein après-midi alors qu'on rend visite à l'un des siens.

Ces travailleurs doivent développer une solidarité importante et des techniques de distanciation pour tenir. Par techniques de distanciation il faut entendre un ensemble de pratiques visant à limiter les relations affective avec les pensionnaires afin de souffrir le moins possible de toute dégradation de leur état, à garantir une certaine équité dans le traitement des patients, et éviter la contamination symbolique « je suis avec des malades et des mourants, mais je ne suis pas comme eux ». Concrètement, cela consiste par exemple à ne pas utiliser les mêmes verres, à ne pas manger le même pain ou dans la même pièce, à limiter les conversations concernant la vie familiale... Malheureusement, ces pratiques conduisent vite à la maltraitance. En effet, elles ont pour conséquences de transformer l'individu en objet et dégradent la personnalité. Tout ceci ne constitue qu'un élément contraire à la vocation du lieu parmi bien d'autres. Les besoins spécifiques bafoués Avec Page, l'individu a tendance à se replier sur lui-même. 11 adopte un rythme plus lent. 11 multiplie les rituels. Bien sûr, ses capacités physiques et intellectuelles diminuent. Or, le traitement de masse de l'institution fait que ces spécificités sont trop peu prises en compte. Généralement, suite à une chute, la personne âgée se retrouve dans un lieu de vie collectif contre sa volonté et sans comprendre par manque d'explications de la famille ou du personnel soignant qui utilise facilement dans ce cas le mensonge. Le pensionnaire est alors obligé de suivre un nouveau rythme organisé en fonction du personnel. On lui dit quand il doit se lever, quand il doit manger, dormir, uriner... Si l'individu a du mal à se plier aux règles, des outils existent pour l'aider tels que les calmants et les couches. Comme le lieu n'est guère accueillant, les visites de la famille et des amis se font de plus en plus rares. Imaginez un instant quelles seraient les conséquences pour votre moral si vous vous retrouviez dans cette situation. Bien évidemment, vous déclineriez.

Un tableau gris qui s'éclaircit

Comme seuls les problèmes des maisons de retraites sont traités ici, on se retrouve face à un tableau particulièrement sombre et on peut se demander comment ces structures peuvent continuer à exister ainsi. Il ne faudrait pas oublier ce qu'apportent ces lieux aux personnes âgées.

Ils leur permettent malgré tout de subsister plus longtemps grâce aux soins, et les protègent des personnes extérieures peu scrupuleuses qui abusent de leur fragilité. Il faut noter une évolution lente, certes, mais bien réelle. Les établissements par exemples, mettent ]'accent sur la rééducation, font venir de plus en plus d'intervenants extérieurs qui enrichissent la vie quotidienne. Ils se dotent progressivement de psychologues, d'animateurs, de véhicules pour faire des sorties, et complètent les formations initiales du personnel.
Une remise en question globale de ce genre de structures est néanmoins souhaitable, tant il est vrai que la solution consistant à enfermer les exclus d'une société, que ce soient les vieux, les fous, les délinquants etc. n'est pas vraiment signe de bonne santé de celle-ci.
D'ailleurs, juste pour rire, tentez d'expliquer ce qu'est une maison de retraite à un Gabonais ou un Indien. C'est tellement éloigné de sa conception de la famille, qu'il y a des chances qu'il vous traite de sauvage. A nous de voir dans quelle mesure il aurait tort.

En Creuse

31 maisons de retraite publiques offrent 2371 places. Une maison peut avoir de 20 à 200 places, les prix s'étagent de 30 à 65 euros par jour. 9 centres hospitaliers de long séjour offrent 638 places.
Chiffres tirés du site du CODERPA