rocbo menu
N°19 mai-juin 2009 p 15

Tarzan :
un mythe humilié

Le Musée du Quai Branly consacre une exposition à Tarzan. L'occasion de revenir sur ce mythe de l'écran qui fut auparavant une BD à succès du grand Hogarth. Évoquant dans un numéro de Bizarre célébrant les 50 ans de sa création, son usage au cinéma et dans la bande dessinée, Francis Lacassin parlait de Tarzan comme d’un mythe « triomphant » mais « humilié. »

La honte de la jungle

Dès le début de sa création, Tarzan a suscité l’émoi et les interdictions ; dans le monde anglo-saxon, c’est son naturisme, ou sa trop grande sensualité (1) qui furent mis à l’index, l’Allemagne nazie fustigea sa bestialité, quant à l’Union Soviétique, elle considéra l’homme-singe comme un agent occidental dépravant les valeurs prolétariennes… En France, selon les orientations politiques, on reprocha l’indécence ou le néocolonialisme sous-jacent du personnage. Lors d’un précédent numéro, nous avions abordé la censure de la BD en France, mettant en exergue le rôle déterminant de certaines associations d’obédiences catholiques ou communistes au sein de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse, responsable arbitraire de la censure de beaucoup d’illustrés.
Cette Commission fut mise en place peu après la Libération et eut pour fonction d’alerter le ministère de l’Intérieur à propos d’éventuelles publications susceptibles de « démoraliser » la jeunesse française.
Ainsi, au début des années 50, il y eut une invraisemblable correspondance entre les différentes composantes de la Commission et les éditions « Cino Del Duca » qui publiaient Tarzan à l’époque.
L’éditeur fit appel à son studio de retouche (ajout de pagne pour masquer la nudité, etc.) pour désamorcer les menaces d’interdiction. Rien n’y fit cependant ; lassée par les persécutions incessantes et découragée par la perte de son certificat d’inscription, la publication hebdomadaire de Tarzan cessa en 1952.
Ironie du sort, le parquet renonça à soumettre Tarzan devant les tribunaux en constatant la véhémence ridicule des commissionnaires, comme en témoigne l’extrait de ce compte rendu : « Sa bestialité s’affirme en de multiples détails : après chacun de ses triomphes sur un adversaire, il lance un cri de victoire inarticulé qui ne peut procéder que d’un instinct purement animal. Il y a lieu de bannir ce genre de personnage en se rappelant que le jeune lecteur est porté à s’identifier aux héros de ses lectures et à calquer ses attitudes sur les leurs […] ».
Les tribulations de Tarzan avec les censeurs prirent fin vers le milieu des années 60 ; bien que privée de soutiens juridiques, la Commission mit au point un système d’intimidation particulièrement efficace qui fit long feu.


KAMIL PLEJWALTZSKY


(1) Voir la censure de la séquence de Tarzan and his Mate (Cedric Gibbons, 1934) où l’homme-singe, après avoir arraché les oripeaux de sa compagne, se baigne dans le plus simple appareil. À partir de Tarzan Finds a Son sorti en 1939, la tenue de l’homme-singe ne laisse plus apparaître le nombril, conséquemment à la campagne de moralisation orchestrée par William Hays.

Tarzan triomphe toujours aujourd'hui à travers le cinéma (un nouveau film est prévu en 2010) ou la BD d'aventure, jouant de sa force et de son érotisme pour la sauvegarde de la planète. Mais il est humilié par les usages dérivés qui ont aseptisé son message au profit d'un sensationnalisme tapageur, lui même détourné à des fins diverses. Ainsi, dans sa version BD en France, la censure l'a mutilé (cf. encadré), tandis qu'il se trouvait dévoyé par des clones européens plus ou moins réussis, tels Akim ou Rahan.

Bien que né dans le numéro de All-Story Magazine d'octobre 1912 sous la plume de l'écrivain américain Edgar Rice Burroughs, un auteur qui ne mit jamais de sa vie les pieds en Afrique, l'ascendance du « dieu nu des forêts » (Lacassin) remonte à loin : du Hercule de la mythologie grecque en passant par le « bon sauvage » de Rousseau. La bande dessinée s'en saisit dès le 7 janvier 1929, d'abord brièvement sous le pinceau apollinien d'Harold Foster qui le céda bien trop vite à Rex Maxon en 1930, avant de le reprendre de 1931 à 1936, laissant ensuite sa succession à Burne Horgarth, lors de la création de son Prince Valiant en 1937. Le dessin grandiloquent de Hogarth correspond au caractère héroïque du personnage. Les amateurs considèrent ces deux auteurs comme les meilleurs de la saga, en dépit des pointures qui en assurèrent la suite comme John Celardo, Bob Lubbers, Gil Kane, Jo Kubert, Russ Manning, Jesse March, Neal Adams ou John Buscema.

C'est donc ce mythe-là, si éloigné de la réalité africaine, que le Musée des arts premiers du quai Branly met en scène dans Tarzan ou Rousseau chez les Waziri.

Une exposition qui rassemble un bon nombre d'originaux de bande dessinée - une cinquantaine de planches d'Hogarth et quelques-unes de Foster et de Red Maxon, la plupart prétées par la Galerie 9e Art de Bernard Mahé (2) - , lesquels côtoieront des objets issus du Musée, des tableaux d'Héraclès et des animaux empaillés venus du Musée de la chasse, afin de confronter le mythe à ses sources. L'exposition voyagera au Canada, en Allemagne, puis à Angoulème dans les tout nouveaux locaux du Musée de la bande dessinée en 2010.

DIDIER PASAMONIK


1 Revue littéraire et artistique, 48 numéros de 1953 à 1968.
2 Galerie 9e Art, 4 rue Crétet, 75009 Paris



TARZAN ! OU ROUSSEAU
CHEZ LES WAZIRI,
MUSÉE DU QUAI BRANLY,
DU 16 JUIN AU 27 SEPTEMBRE 2009,
WWW.QUAIBRANLY.FR

Retrouvez les articles de Zoo le mag sur http://www.zoolemag.com/

Réalisé sous Spip Retour
Hébergé par L'Autre.Net
Déclaré à la CNIL sous le n°1153442