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Francis Lacassin : Tarzan

Francis Lacassin, 18/11/1931 - 12/08/2008, est un journaliste, éditeur, écrivain, scénariste et essayiste français.

Il fonde en 1962 le Club des bandes dessinées, avec Alain Resnais et Evelyne Sullerot. A partir de 1964 il collabore à la revue Bizarre, éditée par Jean-Jacques Pauvert. Il écrit sur les littératures fantastiques et policières dans Magazine Littéraire, collabore à l'Express et au Point. Il devient en 1971 conseiller littéraire de Christian Bourgois, aux Éditions René Julliard et pour la collection 10/18 jusqu'en 1990.

Spécialiste des cultures populaires. Il a notamment fait partie du petit groupe qui a offert à la bande dessinée sa reconnaissance et il est l'inventeur de la formule « 9e art ». Il a occupé à partir de 1971 la première chaire d'histoire de la BD à l'université Paris-I.


Francis Lacassin, chercheur d'or,
Propos recueillis par Olivier Cariguel, extraits

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Défendre la littérature conduit aussi à la politique. Vous avez violemment dénoncé la loi de 1949, votée par le MRP et les communistes, sur la protection de l’enfance et de la jeunesse...


Elle décrétait qu’il fallait surveiller la moralité de l’enfance et placer toutes les publications sous le régime de la direction de l’éducation surveillée au ministère de la Justice. On leur donnait un agrément; en cas de refus elles étaient interdites à l’affichage, ou interdites à la vente ou même poursuivies pour atteinte au moral de la jeunesse. Un certain nombre d’éditeurs se sont vus retirer leur agrément, d’autres ont été empoisonnés pendant des années. Tarzan, on lui reprochait de se déplacer dans la jungle avec un poignard. Bon, le poignard disparaît. On a arrangé son pagne, son slip léopard, pour qu’il ne montre pas trop ses cuisses

Ça me rappelle le code Hays élaboré en 1934 par la censure hollywoodienne hérissée par la vue du nombril : dès qu’on montrait des gens nus ou légèrement vêtus, le nombril était persona non grata. Tous les réalisateurs cherchaient à le détourner et à le moquer. Des scènes étaient proscrites : l’adultère, un soldat qui déserte en insultant l’armée - il pouvait à la rigueur déserter, mais sous le coup d’un accès de démence. Le code Hays stigmatisait aussi le baiser prolongé, la chasse d’eau en train de fonctionner, c’était d’une obscénité absolue.

Dans Psychose, Hitchcock a brisé le tabou en 1960. Il a montré une chasse d’eau en action : l’acteur jetait dans la cuvette des bouts de papier déchirés puis tirait la chasse. Hitchcok a voulu donner un petit coup de pied aux censeurs de l’époque. En France, Le scénario de Quai des brumes de Marcel Carné fut caviardé par la censure de la commission de contrôle des films français en 1938. Amoureux de la jeune fille de la cabane, Gabin se déshabillait, jetait par terre ses vêtements militaires et mettait des habits civils. Il ne fallait pas dire qu’il désertait, mot honni. La censurea fait rectifier : Gabin plie ses vêtements au carré et s’en va.

Je reviens à Tarzan. Même si on masquait le poignard en lui dessinant un caleçon, il restait un personnage immoral, il ne gagnait pas sa vie, il ne vivait pas normalement. Conception ahurissante et totalitaire de ce que la jeunesse devait lire. Elle ne devait lire que des histoires se passant chez Papa Maman, très morales avec des pots de confiture en récompenses. Finis les aventures, les héros, les voyages.

Que donnait-on à lire à ces malheureux?


Fripounet, Nono et Nanette, des histoires bêtifiantes. Quant aux Pieds-Nickelés, ils étaient exclus dans le purgatoire. Ils se sont tellement assagis : ils ne volaient plus que des gens antipathiques, ils ne disaient plus un seul gros mot. Aseptisation totale. Comme si on rayait d’un seul coup Charles Perrault: interdiction de raconter aux enfants des histoires de loups-garous avec le grand méchant loup, ou de chats aux pouvoirs surnaturels. Félix le Chat n’était pas jeté aux orties, on se contentait de brandir des arguments normatifs: comment un chat peut-il voyager dans la lune, penser, parler? Ils cherchaient donc à dédramatiser le personnage. Lucky Luke, au lieu de mâchouiller un mégot, tenait une fleur dans la bouche. Il buvait, mais on ne précise pas ce qu’il buvait. Conséquence : il ne buvait plus que du Coca-Cola. Et il ne tuait jamais personne. Il blessait ou faisait peur aux gens. Contre le «poison sans paroles», contre «la séduction de l’innocent», on exigeait que soit représenté le monde tel qu’il n’existe pas, purement et simplement.

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Extrait de http://www.magazine-litteraire.com/content/inedits/article.html?id=12099

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