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Le conte du tonneau

 

Jonathan Swift, Le conte du tonneau,
Henri Scheurleer, 1732

Reflexions sur un balay

Dans le goût des Meditations de Messire Robert Boyle

Contemplez ce Balay jetté ignominieusement dans un coin. Je l'ai vu autrefois dans un état florissant. Il ocupoit une place honorable dans une grande forêt. Il étoit plein de suc, couvert d'une verdure riante, & de rameaux épaïs. En vain l'industrie de l'homme veut combatre la nature, en atachant à ce trône deseché l'ornement étranger de quelque branches fletries. Ce n'est tout au plus qu'un arbre renversé, qui porte ses branches vers la terre, & sa racine en l'air. Il est manié à présent par les servantes les plus maussades, condamné à servir d'instrument à leurs viles occupations; &, par le sort le plus caprisieux, il est destiné à se salir, dans le tems qu'il nettoïe tout autre chose. Usé à la fin dans ce triste service, il est jetté dans la rue, ou bien il est mis en piéces, pour allumer le feu. Quand je l'examine, je soupire, & je ne saurois m'empêcher de me dire à moi-même : Certainement, l'Homme mortel n'est qu'un Balay.

La nature envoie l'homme dans le monde, vif & robuste, sa tête est ornée de ses propres cheveux, branches naturelle des végétaux raisonnables, jusqu'à ce que la hache de l'intempérance coupe ces rameaux si gais & si riants, & le laisse un tronc déseché. Alors, il a recours à l'Art ; il se charge le front d'un vil amas de cheveux étrangers tous couverts de poudre ; il en paroit fier, comme d'une dépouille glorieuse. Si ce Balay, que nous voïons-là, vouloit se donner des airs sur ce faisseau de branches, qui ne sont pas de son cru, & qui sont tous couverts de poussiere, quoi qu'elles servent peut-être à donner de la propreté à la chambre de la plus belle Dame, sa vanité ne nous paroitroit-elle pas ridicule, & méprisable au suprême degré ? Nous sommes des juges également aveugles, de notre propre mérite, & des défauts d'autrui.

Mais, dira-t-on, un Balay est l'embleme d'un Arbre appuïé sur sa tête. Eh ! je vous prie, qu'est-ce que l'homme, qu'une créature toujours tournée sens dessus dessous ? Ses facultez animales ont toujours le dessus sur sa raison ; sa tête est placée où devroient être ses pieds, elle se vautre toujours dans la terre. Avec tous ces défauts, il veut être le Réformateur général des erreurs & des vices, il fouille continuellement dans tous les égouts de la nature, il met en lumière des villenies cachées, il excite une épaisse poussière où l'on n'en voïoit point auparavant, & en même tems il se plonge dans les ordures, dont il veut débarasser les autres. Ses derniers jours sont consumez dans l'esclavage des femmes, & d'ordinaire de celles, qui le meritent le moins, jusqu'à ce qu'usé jusqu'au bout, comme son Frere le Balay, il soit chassé de la maison, à moins qu'il n'ait de quoi allumer un feu, auprès duquel les autres s'échauffent.(1)

1. C'est ici une Satyre des Vieillards amoureux, qui, comme on dit, donnent les Violons, pour faire danser les autres.

 

Le conte du tonneau, Contenant tout ce que les arts, & les sciences ont de plus sublime, et de plus mysterieux ; Avec plusieurs autres Pieces très-curieuses. Par Jonathan Swift, Doïen de St. Patrick en Irlande. Traduit de l'Anglois.
A La Haye, Chez Henri Scheurleer, M.DCC.XXXII.

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