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La guerre du stylo et du clavier

La rencontre a eu lieu par un après-midi d'été, chez François de Closets. Erik Orsenna est arrivé avec une rare ponctualité. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps. Ils se plient à la séance photo devant la bibliothèque. Les premières différences apparaissent, Orsenna en est resté à l'âge de pierre côté écriture : celui de la mine et de la gomme. Les HB Conté meublent sa vie, il en a des dizaines. Closets, lui, a passé de quelques doigts le cap de la technologie : il possède un ordinateur. Difficile de parler face au bavard François de Closets. Au départ discret, Erik Orsenna prend sa revanche lors du deuxième round du débat. Non, cet amoureux de la langue française n'est pas d'accord avec l'ancien journaliste.
UN ENTRETIEN AVEC VALÉRIE TRIERWEILER

Paris Match. Que reprochez-vous à notre orthographe?

François de Closets. Elle est la plus difficile au monde. Aujourd'hui je n'en veux plus. Il ne s'agit pas de faire une réforme, bien que nous assistions à un double phénomène: d'abord un effondrement de la compétence en orthographe et ensuite un changement radical dans la fonction de l'écriture. On ne lit plus, mais on écrit beaucoup. Le temps béni de l'orthographe est fini, nous ne sommes plus en 1920.

« Lire un texte avec des fautes,
c'est comme si on me claquait
une porte au nez,.. »

ERIK ORSENNA

P.M. Vous baissez le stylo ?

F. de C. Je fais la part des choses. Il faut concentrer tous les efforts sur l'apprentissage des mots et de la syntaxe pour être capable d'exprimer sa pensée. Ce n'est plus sur l'orthographe qu'il faut se focaliser.

Erik Orsenna. Nous sommes en train de renoncer à l'acquisition du français. Chaque année, le taux des enfants ne maîtrisant pas la langue augmente de 1 %. Or la langue représente la citoyenneté, la culture, le moyen d'avoir un emploi. Il y a vingt ans, tout le monde pouvait obtenir un métier sans posséder un bon français. Aujourd'hui, non. Je regrette l'acceptation de ce déclin. Un cinquième de la population n'a aucune chance de rattraper un niveau convenable. Là, je tire la sonnette d'alarme. A l'école, on multiplie les options alors qu'il faudrait, au contraire, se concentrer sur le savoir fondamental.

P.M. Dans votre livre, François de Closets, vous citez une phrase pittoresque de Nicolas Sarkozy :

"Si y en a qu'ça démange de vouloir augmenter les impôts."

Le relâchement ne vient-il pas d'en haut ?

F. de C. Je déplore les fautes de français, je déplore les pataquès, je ne peux rien dire d'autre. Notre langue est fixée depuis le XV" siècle et les hommes politiques n'ont plus cet attachement viscéral. Elle est pourtant constitutive de la nation. On a enlevé le sang à notre langue en lui retirant son sens. C'est toute l'architecture de la nation qui est en train de s'effondrer. Quand de Gaulle, maître du langage, faisait une annonce, il y mettait des mots rares. Mais, aujourd'hui, on n'a qu'un mot à la bouche : proximité. A force de dire "je suis comme vous", on baisse le niveau du langage. Les hommes politiques gagneraient à parler un français châtié, autrefois cela assurait une certaine autorité.

E.O. C'est cela qui est grave. Cette dégradation du français remet en cause l'autorité. Je connais des hommes politiques qui se vantent de n'utiliser à la télévision qu'un vocabulaire de trois cents mots. Chacun doit rester à sa place, le président, comme les profs et les élèves.

P.M. Que faire au niveau de la jeunesse? Qu'est-ce qui est encore possible?

E.O. Ce que je vois chez les jeunes, c'est qu'ils sont attachés à la langue quand elle parle de leur vie. Ils s'intéressent à la chanson française et aux textes. Quand jetais conseiller de Mitterrand, nous avions créé les quotas, cela avait fait hurler, mais regardez le succès aujourd'hui des chanteurs français, comme Grand Corps malade.

P.M. Les décisions doivent-elles se prendre au niveau politique?

E.O. C'est clair, il faut des décisions politique?. Commençons par regarder le niveau en CM2 et mettons le paquet en 6e, car c'est le dernier moment où on peut rattraper le retard. Que les élèves se réapproprient la maîtrise de la langue. Et, au lieu de décortiquer les textes en commentaires composés, qu'ils fassent attention aux mots et à la phrase, et créons davantage d'exercices pratiques. Apprendre à rédiger, c'est indispensable. La langue de la tribu reste le ciment de la société.

F. de C. Il faut ouvrir des états généraux de l'écriture car elle connaît une révolution attendue depuis des millénaires, l'apparition de l'écriture électronique a tout bouleversé. Regardez nos jeunes, ils écrivent des textes qui sont en réalité de la conversation écrite. C'est de la parole ! Nous assistons à la fin de la sacralisation de l'écrit, à la disparition progressive de l'écriture à la main: 90% des écrits des jeunes se font sur un clavier. Ce phénomène est aussi important que la disparition de la plume Sergent Major. Alors faisons entrer le clavier et le correcteur à l'école.

P. M. Fichtre ! Le loup dans la bergerie ! Eric Orsenna, y êtes-vous prêt ?

E.O. J'ai beaucoup de mal à accepter le correcteur, je ne peux pas suivre François, c'est une façon de baisser les bras. Il y a fautes et fautes. Je veux bien accepter une aide pour les accents circonflexes, les tirets et les doubles consonnes. Mais en revanche, pour les fautes de grammaire et de conjugaison, ça, jamais !

Il est inadmissible de ne pas mettre de s au pluriel ou de mélanger le futur et le conditionnel. Ce serait corriger le sens même de la pensée.

P. M. Comment régler ce problème quand on sait que seulement 14 % des élèves ont la moyenne à la dictée du brevet?

F. de C. Je le répète : "Vive le correcteur d'orthographe à l'école." Mais il ne sert à rien si on ne connaît pas la grammaire. En général, les élèves en connaissent les règles mais ne savent pas les appliquer. Alors confions l'orthographe à l'ordinateur, mais renforçons la grammaire par ailleurs.

E.O. Que ce soit le professeur qui apprenne à se servir du correcteur d orthographe, alors là, non. Je suis contre le laxisme. La plupart des élèves ne comprennent même plus les énoncés dans toutes les matières! Si nous ne faisons rien, nous fabriquerons de l'exclusion. Quelqu'un qui n'a pas la possession de la langue est dépossédé de sa vie. Accepter que des Français immigrés ne parlent pas français, c'est les maintenir dans un état d'esclavage. La France est quand même la championne du monde pour mettre au point des systèmes qui ne fonctionnent pas. En plus, elle donne des leçons alors qu'elle est déclinante! Comment peut-elle s obstiner à l'échec avec autant de morgue?

F. de C. Nous vivons dans un monde qui évolue. Les pères fondateurs de l'école s'étaient battus contre cette dictature de l'orthographe. Or depuis, on fait passer des erreurs d'orthographe pour des fautes impardonnables. En France, des millions de gens ont eu le même parcours difficile que le mien en matière d'orthographe.

« La plume Sergent Major est morte.
Vive l'ordinateur et le correcteur
orthographique ! »

FRANÇOIS DE CLOSETS

E.O. Moi aussi, j'avais des réticences avec les doubles consonnes. Ma mère a pris les choses en main, elle ma fait des dictées tous les jours pendant six mois. Merci, maman ! Les règles sont ce quelles sont, comme la politesse. Alors une faute d'orthographe, c'est comme une porte qui me claque au nez. Une beigne! Quelqu'un qui ne corrigerait pas ses fautes, ce serait comme quelqu'un qui me manquerait de respect. Lire un texte avec des fautes, c'est comme si on me donnait de la merde à manger !

P. M. Et l'écriture SMS, est-ce du sous-français?

E.O. J adore le SMS. Il tisse notre vie. Quand on est amoureux, c'est génial. Je suis fan de Queneau, il n'y a pas de hasard. Je ne suis pas contre le fait qu'il y ait plusieurs niveaux de langage, cette écriture-là restera cantonnée.

F.de C. Voilà la vérité, nous avons plusieurs niveaux de langage. L'exigence n'est pas la même selon l'usage.

P. M. Quel est le mot dont vous aimeriez changer l'orthographe?

F.deC. Orthographe, c'est un mot scandaleux et affreux. On devrait appeler ça "orthographie", comme géographe et géographie.

E.O. Passion ! Que je voudrais écrire avec un t, comme pâtir... •

PARIS MATCH DU 15 AU 21 OCTOBRE 2009

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