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André Chervel: «Il faut absolument simplifier l'ortografe»

André Chervel, votre dernier ouvrage est intitulé «L'orthographe en crise à l'école. Et si l'histoire montrait le chemin?». N'est-ce pas un peu exagéré de parler de crise?
Dans mon livre, j'utilise le mot crise avec beaucoup de précaution. Car ce terme s'accompagne, de coutume, d'un espoir de reprise. Aujourd'hui, avec l'orthographe, je ne pense pas qu'une amélioration générale soit possible. Du moins pas sous sa forme actuelle. Les enseignants et professeurs avec qui je discute relèvent pratiquement tous que leurs étudiants maîtrisent de moins en moins bien l'orthographe. A tel point que ces carences se manifestent désormais au niveau universitaire.

Quelles études vous font penser que la situation est aussi alarmante?
En 1996, le Ministère de l'éducation nationale a mené une recherche en prenant pour référence des textes des années 1920. Il s'est avéré que les élèves âgés de 12 à 14 ans faisaient 2,5 fois plus de fautes d'orthographe qu'à l'époque. Puis, début 2007, Danièle Manesse (professeure en sciences du langage) et Danièle Cogis (maître de conférences) ont publié une enquête qui a démontré que ce phénomène s'était accéléré ces vingt dernières années. C'est-à-dire que, de nos jours, les collégiens ont environ deux années scolaires de retard sur ceux de 1987. Face à de tels résultats, il est difficile de nier l'évidence: le niveau d'orthographe chute irrémédiablement.

Comment a-t-on pu en arriver là, alors que les gens n'ont jamais autant communiqué et écrit qu'à notre époque?
L'école a beaucoup changé à partir des années 1880. Peu à peu, elle s'est enrichie de nouvelles disciplines qui n'étaient pas enseignées auparavant, comme la géographie, le chant ou l'histoire. Une tendance qui n'a cessé de se développer depuis. Ce qui n'est pas un tort en soi. Au contraire. Mais aujourd'hui l'enseignement de l'orthographe se répartit entre l'école élémentaire et les collèges. Sa maîtrise est moins valorisée. Les enseignants ont également commencé à se montrer plus tolérants, même à l'université.

Et les SMS des jeunes auxquels les adultes ne comprennent plus rien. Ne sont-ils pas également responsables de ce déclin?
Les SMS ne sont pas utilisés pour communiquer les mêmes choses que des lettres ou des rapports. Ce sont des messages courts, faits de banalités du quotidien. Il est impossible de formuler une pensée complexe avec l'écriture des SMS. Leur langage et l'effet que vous suggérez sont donc, je pense, limités.

Vous pensez donc que la solution se trouve dans une simplification de l'orthographe...
C'est exact. Il faut absolument simplifier l'orthographe. Pour plusieurs raisons. L'une d'entre elles est que le fossé qui se creuse actuellement engendre une fracture sociale.

Un peu à l'image du fossé que le latin a creusé au XIXe siècle. C'était en quelque sorte une discipline de luxe qui générait une discrimination sociale. Les grandes écoles scientifiques imposaient une version latine, lors des concours d'entrée. C'était une façon de contrôler l'origine sociale des candidats. De nos jours, c'est l'orthographe qui devient progressivement une pratique de l'élite.

Concrètement, quels sont les changements que vous suggérez?
Je propose, par exemple, de supprimer les doubles consonnes inutiles pour la prononciation. C'est-à-dire de ne pas modifier des mots comme «acceptable» ou encore «laisser», mais d'enlever un «l» à «collège», un «f» à «difficile» ou un «n» à «innocent». Cela concerne de très nombreux mots qui occasionnent beaucoup de fautes. Une autre règle très simple consiste à se passer des lettres grecques, en abandonnant tout souci de l'étymologie. Quand la prononciation le permet, il faut supprimer les «y» (ceux qui ne correspondent pas à un double «i»), supprimer les «h» après les «t» ou les «r», remplacer «ph» par «f». On écrirait une «ipotèse» une «bibliotèque», une «biciclette», une «cronique», un «daufin». Encore une règle facile à appliquer: que tous les noms et adjectifs prennent un «s» au pluriel (même «des animaus»), à l'exception des mots qui sont déjà terminés en «s», «x» ou «z», comme «mois», «paix» ou «nez».

Vous êtes conscient que certains vont vous accuser d'appauvrir la langue française...
Je sais. Mais il faut que ces gens réalisent que de simplifier l'orthographe n'appauvrit pas la langue. Cessons de penser que l'orthographe est un objet de culte et de prestige. Cherchons plutôt à faire en sorte qu'elle ne devienne pas l'apanage d'une caste cultivée, mais un outil indispensable de l'écrit que chacun se doit de maîtriser. Et puis, en réformant l'orthographe, nous respecterions la tradition historique.

De nombreuses réformes de l'orthographe ont déjà échoué. Quelles sont les clés pour que la prochaine ait une chance de réussir?
C'est vrai. Depuis 1835 une dizaine de réformes ont été tentées. En vain. La dernière en date, celle de 1990, initiée par Michel Rocard et soutenue par l'Académie française n'a pratiquement pas été appliquée. Elle était trop imperceptible et touchait de rares éléments comme les accents graves, les traits d'union, les circonflexes ou des trémas. Ce qu'il faut, c'est que la réforme soit de grande ampleur, sans qu'un retour en arrière soit possible. Je cite toujours en exemple le passage du franc à l'euro. Les changements doivent toutefois rester simples à appliquer et faire en sorte qu'élèves et enseignants disposent d'une didactique fondée sur des règles faciles.

Sans aucune réforme, serait-il possible de retrouver la maîtrise de l'orthographe que les élèves avaient dans les années 1920-1950?
Oui, mais le prix à payer serait beaucoup cher. C'est-à-dire qu'il faudrait réintroduire au moins une heure quotidienne de cours dédiés à l'orthographe. Au détriment d'autres disciplines. Ce qui ne serait pas une bonne idée.

Mais un peu de drill ne ferait de mal à personne...
(1) Une fois l'orthographe simplifiée, il faudrait effectivement réhabiliter la notion d'exercice afin qu'elle puisse être mieux enseignée. C'est vital pour les enfants issus de milieux modestes, dont les familles n'auront jamais les moyens de compenser un déficit par des cours privés.

Comment pensez-vous faire passer le message pour que votre réforme prenne?
Honnêtement, je ne sais pas. Je ne dispose pas de relais politiques. Ce n'est pas mon rôle. Je suis un historien. Ce dont je suis certain par contre, c'est qu'il faut que tout le monde accepte d'aller dans le même sens. C'est-à-dire tant les politiques, les enseignants que l'opinion publique. Sans cela, c'est inutile d'espérer qu'une réforme se mette en place.

D'après l'article André Chervel: «Il faut absolument simplifier l'ortografe»
de LE MATIN.ch

Note à benêt : (1) Le drill désigne un entraînement extrêmement sévère composé d'une série d’exercices physiques qui permet, par leur répétition acharnée, de rendre les soldats, pompiers, ou autres corps semblables, aptes à exécuter sans hésitation, rapidement et sans faute, les manœuvres correspondantes dans les situations de stress extrême.

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Liens :
- Histoire de l’enseignement du français du XVIIe au XXe siècle
- André Chervel : page perso

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