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Diderot - Encyclopédie 1ère édition tome 4

Extrait de l'article DICTIONNAIRE p 958

À l’égard de l’orthographe, la regle qu’on doit suivre sur cet article dans un dictionnaire, est de donner à chaque mot l’orthographe la plus communément reçûe, & d’y joindre l’orthographe conforme à la prononciation, lorsque le mot ne se prononce pas comme il s’écrit. C’est ce qui arrive très-fréquemment dans notre langue, & certainement c’est un défaut considérable : mais quelque grand que soit cet inconvénient, c’en seroit un plus grand encore que de changer & de renverser toute l’orthographe, sur-tout dans un dictionnaire. Cependant comme une réforme en ce genre seroit fort à desirer, je crois qu’on feroit bien de joindre à l’orthographe convenue de chaque mot, celle qu’il devroit naturellement avoir suivant la prononciation. Qu’on nous permette de faire ici quelques réflexions sur cette différence entre la prononciation & l’orthographe ; elles appartiennent au sujet que nous traitons.

Il seroit fort à souhaiter que cette différence fût proscrite dans toutes les langues. Il y a pourtant sur cela plusieurs difficultés à faire. La premiere, c’est que des mots qui signifient des choses très-différentes, & qui se prononcent ou à-peu-près, ou absolument de même, s’écriroient de la même façon, ce qui pourroit produire de l’obscurité dans le discours. Ainsi ces quatre mots, tan, tant, tend, tems, devroient à la rigueur s’écrire tous comme le premier ; parce que la prononciation de ces mots est la même, à quelques legeres différences près. Cependant ces quatre mots désignont quatre choses bien différentes. On peut répondre à cette difficulté, 1° que quand la prononciation des mots est absolument la même, & que ces mots signifient des choses différentes, il n’y a pas plus à craindre de les confondre dans la lecture, qu’on ne fait dans la conversation où on ne les confond jamais ; 2° que si la prononciation n’est pas exactement la même, comme dans tan & tems, un accent dont on conviendroit, marqueroit aisément la différence sans multiplier d’ailleurs la maniere d’écrire un même son : ainsi l’a long est distingué de l’a bref par un accent circonflexe ; parce que l’usage de l’accent est de distinguer la quantité dans les sons qui d’ailleurs se ressemblent. Je remarquerai à cette occasion, que nous avons dans notre langue trop peu d’accens, & que nous nous servons même assez mal du peu d’accens que nous avons. Les Musiciens ont des rondes, des blanches, des noires, des croches, simples, doubles, triples, &c. & nous n’avons que trois accens ; cependant à consulter l’oreille, combien en faudroit-il pour la seule lettre e ? D’ailleurs l’accent ne devroit jamais servir qu’à marquer la quantité, ou à désigner la prononciation, & nous nous en servons souvent pour d’autres usages : ainsi nous nous servons de l’accent grave dans succès, pour marquer la quantité de l’e, & nous nous en servons dans la préposition à, pour la distinguer du mot a, troisieme personne du verbe avoir ; comme si le sens seul du discours ne suffisoit pas pour faire cette distinction. Enfin un autre abus dans l’usage des accens, c’est que nous désignons souvent par des accens différens, des sons qui se ressemblent ; souvent nous employons l’accent grave & l’accent circonflexe, pour désigner des e dont la prononciation est sensiblement la même, comme dans bête, procès, &c.

Une seconde difficulté sur la réformation de l’orthographe, est celle qui est fondée sur les étymologies : si on supprime, dira-t-on, le ph pour lui substituer l’f, comment distinguera-t-on les mots qui viennent du grec, d’avec ceux qui n’en viennent pas ? Je réponds que cette distinction seroit encore très-facile, par le moyen d’une espece d’accent qu’on feroit porter à l’f dans ces sortes de mots : ce qui seroit d’autant plus raisonnable, que dans philosophie, par exemple, nous n’aspirons certainement aucune des deux h, & que nous prononçons filosofie ; au lieu que le <greek>F</greek> des Grecs dont nous avons formé notre ph, étoit aspiré. Pourquoi donc conserver l’h, qui est la marque de l’aspiration, dans les mots que nous n’aspirons point ? Pourquoi même conserver dans notre alphabet cette lettre, qui n’est jamais ou qu’une espece d’accent, ou qu’une lettre qu’on conserve pour l’étymologie ? ou du moins pourquoi l’employer ailleurs que dans le ch, qu’on feroit pentêtre mieux d’exprimer par un seul caractere ? Voyez Orthographe, & les remarques de M. Duclos sur la grammaire de P. R. imprimées avec cette grammaire à Paris, au commencement de cette année 1754.

Les deux difficultés auxquelles nous venons de répondre, n’empêcheroient donc point qu’on ne pût du moins à plusieurs égards réformer notre orthographe ; mais il seroit, ce me semble, presque impossible que cette réforme fût entiere pour trois raisons. La premiere, c’est que dans un grand nombre de mots il y a des lettres qui tantôt se prononcent & tantôt ne se prononcent point, suivant qu’elles se rencontrent ou non devant une voyelle : telle est, dans l’exemple proposé, la derniere lettre s du mot tems, &c. Ces lettres qui souvent ne se prononcent pas, doivent néanmoins s’écrire nécessairement ; & cet inconvénient est inévitable, à moins qu’on ne prît le parti de supprimer ces lettres dans les cas où elles ne se prononcent pas, & d’avoir par ce moyen deux orthographes différentes pour le même mot : ce qui seroit un autre inconvénient. Ajoûtez à cela que souvent même la lettre surnuméraire devroit s’écrire autrement que l’usage ne le prescrit : ainsi l’s dans tems devroit être un z, le d dans tend deyroit être un t, & ainsi des autres. La s< ?> conde raison de l’impossibilité de réformer entierement notre orthographe, c’est qu’il y a bien des mots dans lesquels le besoin ou le desir de conserver l’étymologie ne pourra être satisfait par de purs accens, à moins de multiplier tellement ces accens, que leur usage dans l’orthographe deviendroit une étude pénible. Il faudroit dans le mot tems un accent particulier au lieu de l’s ; dans le mot tend, un autre accent particulier au lieu du d ; dans le mot tant, un autre accent particulier au lieu du t, &c. & il faudroit savoir que le premier accent indique une s, & se prononce comme un z ; que le second indique un d, & se prononce comme un t ; que le troisieme indique un t, & se prononce de même, &c.

Ainsi notre facon d’écrire pourroit être plus réguliere, mais elle seroit encore plus incommode. Enfin la derniere raison de l’impossibilité d’une réforme exacte & rigoureuse de l’orthographe, c’est que si on prenoit ce parti il n’y auroit point de livre qu’on pût lire, tant l’écriture des mots y différeroit à l’œil de ce qu’elle est ordinairement. La lecture des livres anciens qu’on ne réimprimeroit pas, deviendroit un travail ; & dans ceux même qu’on réimprimeroit, il seroit presque aussi nécessaire de conserver l’orthographe que le style, comme on conserve encore l’orthographe surannée des vieux livres, pour montrer à ceux qui les lisent les changemens arrivés dans cette orthographe & dans notre prononciation.

Cette différence entre notre maniere de lire & d’écrire, différence si bisarre & à laquelle il n’est plus tems aujourd’hui de remédier, vient de deux causes ; de ce que notre langue est un idiome qui a été formé sans regle de plusieurs idiomes mêlés, & de ce que cette langue ayant commencé par être barbare, on a tâché ensuite de la rendre réguliere & douce. Les mots tirés des autres langues ont été défigurés en passant dans la nôtre ; ensuite quand la langue s’est formée & qu’on a commencé à l’écrire, on a voulu rendre à ces mots par l’orthographe une partie de leur analogie avec les langues qui les avoient fournis, analogie qui s’étoit perdue ou altérée dans la prononciation : à l’égard de celle-ci, on ne pouvoit guere la changer ; on s’est contenté de l’adoucir, & de-là est venue une seconde difference entre la prononciation & l’orthographe étymologique. C’est cette différence qui fait prononcer l’s de tems comme un z, le d de tend comme un t, & ainsi du reste. Quoi qu’il en soit, & quelque réforme que notre langue subisse ou ne subisse pas à cet égard, un bon dictionnaire de langues n’en doit pas moins tenir compte de la différence entre l’orthographe & la prononciation, & des variétés qui se rencontrent dans la prononciation même. On aura soin de plus, lorsqu’un mot aura plusieurs orthographes reçues, de tenir compte de toutes ces différentes orthographes, & d’en faire même différens articles avec un renvoi à l’article principal : cet article principal doit être celui dont l’orthographe paroîtra la plus réguliere, soit par rapport à la prononciation, soit par rapport à l’étymologie ; ce qui dépend de l’auteur. Par exemple, les mots tems & temps sont aujourd’hui à-peu-près également en usage dans l’orthographe ; le premier est un peu plus conforme à la prononciation, le second à l’étymologie : c’est à l’auteur du dictionnaire de choisir lequel des deux il prendra pour l’article principal ; mais si par exemple il choisit temps, il faudra un article tems avec un renvoi à temps. A l’égard des mots où l’orthographe étymologique & la prononciation sont d’accord, comme savoir & savant qui viennent de sapere & non de scire, on doit les écrire ainsi : néanmoins comme l’orthographe sçavoir & sçavant, est encore assez en usage, il faudra faire des renvois de ces articles. Il faut de même user de renvois pour la commodité du lecteur, dans certains noms venus du grec par étymologie : ainsi il doit y avoir un renvoi d’antropomorphite à anthropomorphite ; car quoique cette derniere façon d’écrire soit plus conforme à l’étymologie, un grand nombre de lecteurs chercheroient le mot écrit de la premiere façon ; & ne s’avisant peut-être pas de l’autre, croiroient cet article oublié. Mais il faut surtout se souvenir de deux choses : 1°. de suivre dans tout l’ouvrage l’orthographe principale, adoptée pour chaque mot : 2°. de suivre un plan uniforme par rapport à l’orthographe, considérée relativement à la prononciation, c’est-à-dire de faire toûjours prévaloir (dans les mots dont l’orthographe n’est pas universellement la même) ou l’orthographe à la prononciation, ou celle ci à l’orthographe.

Il seroit encore à propos, pour rendre un tel ouvrage plus utile aux étrangers, de joindre à chaque mot la maniere dont il devroit se prononcer suivant l’orthographe des autres nations. Exemple. On sait que les Italiens prononcent u & les Anglois w, comme nous prononçons ou, &c. ainsi au mot ou d’un dictionnaire, on pourroit dire : les Itoliens prononcent ainsi l’u, & les Anglois l’w ; ou, ce qui seroit encore plus précis, on pourroit joindre à ou les lettres u & w, en marquant que toutes ces syllabes se prononcent comme ou, la premiere à Rome, la seconde à Londres : par ce moyen les étrangers & les François apprendroient plus aisément la prononciation de leurs langues réciproques. Mais un tel objet bien rempli, supposeroit peut-être une connoissance exacte & rigoureuse de la prononciation de toutes les langues, ce qui est physiquement impossible ; il supposeroit du moins un commerce assidu & raisonné avec des étrangers de toutes les nations qui parlassent bien : deux circonstances qu’il est encore fort difficile de réunir. Ainsi ce que je propose est plûtôt une vûe pour rendre un dictionnaire parfaitement complet, qu’un projet dont on puisse espérer la parfaite exécution. Ajoûtons néanmoins (puisque nous nous bornons ici à ce qui est simplement possible) qu’on ne feroit pas mal de former au commencement du dictionnaire une espece d’alphabet universel, composé de tous les véritables sons simples, tant voyelles que consonnes, & de se servir de cet alphabet pour indiquer non-seulement la prononciation dans notre langue, mais encore dans les autres, en y joignant pourtant l’orthographe usuelle dans toutes. Ainsi je suppose qu’on se servît d’un caractere particulier pour marquer la voyelle ou (car ce son est une voyelle, puisque c’est un son simple) on pourroit joindre aux syllabes ou, u, w, &c. ce caractere particulier, que toutes les langues feroient bien d’adopter. Mais le projet d’un alphabet & d’une orthographe universelle, quelque raisonnable qu’il soit en lui-même, est aussi impossible aujourd’hui dans l’exécution que celui d’une langue & d’une écriture universelle. Les philosophes de chaque nation seroient peut-être inconciliables là-dessus : que seroitce s’il falloit concilier des nations entieres ?


D'après l'article « Diderot - Encyclopédie » de wikipedia

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