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L’insurrection qui vient

Insurrection

Toute l’innovation déployée dans les centres de préparation à la guérilla urbaine de la gendarmerie française ne suffit manifestement pas, et ne suffira sans doute jamais à répondre assez promptement à une multiplicité mouvante pouvant frapper à plusieurs endroits à la fois et qui surtout s’efforce de toujours garder l’initiative.

Les communes sont évidemment vulnérables à la surveillance et aux enquêtes policières, à la police scientifique et au renseignement. Les vagues d’arrestations d’anarchistes en Italie et d’ecowarriors aux États-Unis ont été permises par des écoutes. Toute garde à vue donne maintenant lieu à une prise d’ADN et nourrit un fichier toujours plus complet. Un squatteur barcelonais a été retrouvé parce qu’il avait laissé des empreintes sur les tracts qu’il distribuait. Les méthodes de fichage s’améliorent sans cesse, notamment par la biométrie. Et si la carte d’identité électronique venait à être mise en place, notre tâche n’en serait que plus difficile. La Commune de Paris avait en partie réglé le problème du fichage: en brûlant l’Hôtel de Ville, les incendiaires détruisaient les registres de l’état civil. Reste à trouver les moyens de détruire à jamais des données informatisées.


INSURRECTION


La commune est l’unité élémentaire de la réalité partisane. Une montée insurrectionnelle n’est peut-être rien d’autre qu’une multiplication de communes, leur liaison et leur articulation. Selon le cours des événements, les communes se fondent dans des entités de plus grande envergure, ou bien encore se fractionnent. Entre une bande de frères et de soeurs liés « à la vie à la mort » et la réunion d’une multiplicité de groupes, de comités, de bandes pour organiser l’approvisionnement et l’autodéfense d’un quartier, voire d’une région en soulèvement, il n’y a qu’une différence d’échelle, elles sont indistinctement des communes.
Toute commune ne peut que tendre vers l’autosubsistance et éprouver en son sein l’argent comme une chose dérisoire et, pour tout dire, déplacée. La puissance de l’argent est de former un lien entre ceux qui sont sans lien, de lier des étrangers en tant qu’étrangers et par là, en mettant toute chose en équivalence, de tout mettre en circulation. La capacité de l’argent à tout lier se paye de la superficialité de ce lien, où le mensonge est la règle. La défiance est le fond de la relation de crédit. Le règne de l’argent doit toujours être, de ce fait, le règne du contrôle. L’abolition pratique de l’argent ne peut se faire que par l’extension des communes. L’extension des communes doit pour chacune obéir au souci de ne pas dépasser une certaine taille audelà de quoi elle perd contact avec elle-même, et suscite presque immanquablement une caste dominante. La commune préférera alors se scinder et de la sorte s’étendre, en même temps qu’elle prévient une issue malheureuse.
Le soulèvement de la jeunesse algérienne, qui a embrasé toute la Kabylie au printemps 2001, est parvenu à une reprise quasi totale du territoire, attaquant les gendarmeries, les tribunaux et toutes les représentations de l’État, généralisant l’émeute, jusqu’au retrait unilatéral des forces de l’ordre, jusqu’à empêcher physiquement les élections de se tenir. La force du mouvement aura été dans la complémentarité diffuse entre des composantes multiples – qui ne furent que très partiellement représentées dans les interminables et désespérément masculines assemblées des comités de village et autres comités populaires. Les «communes» de la toujours frémissante insurrection algérienne ont tantôt le visage de ces jeunes «cramés» à casquette balançant des bouteilles de gaz sur les CNS (CRS) depuis le toit d’un immeuble de Tizi Ouzou, tantôt le sourire narquois d’un vieux maquisard drapé dans son burnous, tantôt encore l’énergie des femmes d’un village de montagne faisant tourner, envers et contre tout, les cultures et l’élevage traditionnels, sans lesquels les blocages de l’économie de la région n’auraient jamais pu être si répétés ni si systématiques.

Faire feu de toute crise

«Il faut en outre ajouter que l’on ne pourrait pas traiter l’ensemble de la population française. Il faudra donc faire des choix. » C’est ainsi qu’un expert en virologie résume au Monde ce qui adviendrait en cas de pandémie de grippe aviaire, le 7 septembre 2005. «Menaces terroristes», «catastrophes naturelles », « alertes virales », «mouvements sociaux» et «violences urbaines» sont pour les gestionnaires de la société autant de moments d’instabilité où ils assoient leur pouvoir par la sélection de ce qui leur complaît et l’anéantissement de ce qui les embarrasse.