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INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12



INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12



moyens techniques encore en fonctionnement, et l’errance de tant d’émissaires et de voyageurs, à Paris et dans tout le pays, entre les locaux occupés, les usines et les assemblées, portaient cet usage réel de la communication. Le mouvement des occupations était évidemment le refus du travail aliéné ; et donc la fête, le jeu, la présence réelle des hommes et du temps. Il était aussi bien le refus de toute autorité, de toute spécialisation, de toute dépossession hiérarchique ; le refus de l’État et, donc, des partis et des syndicats aussi bien que des sociologues et des professeurs, de la morale répressive et de la médecine. Tous ceux que le mouvement, dans un enchaînement foudroyant — « Vite », disait seulement celui des slogans écrits sur les murs qui fut peut-être le plus beau — avait réveillés, méprisaient radicalement leurs anciennes conditions d’existence, et donc ceux qui avaient travaillé à les y maintenir, des vedettes de la télévision aux urbanistes. Aussi bien que les illusions staliniennes de beaucoup se déchiraient, sous leurs formes diversement édulcorées, depuis Castro jusqu’à Sartre, tous les mensonges rivaux et solidaires d’une époque tombaient en ruines. La solidarité internationale reparut spontanément, les travailleurs étrangers se jetant en nombre dans la lutte, et quantité de révolutionnaires d’Europe accourant en France. L’importance de la participation des femmes à toutes les formes de lutte est un signe essentiel de sa profondeur révolutionnaire. La libération des mœurs fit un grand pas. Le mouvement était également la critique, encore partiellement illusoire, de la marchandise (sous son inepte travestissement sociologique de « société de consommation »), et déjà un refus de l’art qui ne se connaissait pas encore comme sa négation historique (sous la pauvre formule abstraite « d’imagination au pouvoir », qui ne savait pas les moyens de mettre en pratique ce pouvoir, de tout réinventer ; et qui, manquant de pouvoir, manqua d’imagination). La haine partout affirmée des récupérateurs n’atteignait pas encore au savoir théorico-pratique des manières de les éliminer : néo-artistes et néo-directeurs politiques, néo-spectateurs du mouvement même qui les démentait.

Si la critique en actes du spectacle de la non-vie n’était pas encore leur dépassement révolutionnaire, c’est que la tendance « spontanément conseilliste » du soulèvement de mai a été en avance sur presque tous les moyens concrets, parmi lesquels sa conscience théorique et organisationnelle, qui lui permettront de se traduire en pouvoir, en étant le seul pouvoir.

Crachons en passant sur les commentaires applatissants et les faux-témoignages des sociologues, des retraités du marxisme, de tous les doctrinaires du vieil ultra-gauchisme en conserve ou de l’ultra-modernisme rampant de la société spectaculaire ; personne, parmi ceux qui ont vécu ce mouvement, ne pourra dire qu’il ne contenait pas tout cela.

Nous écrivions, en mars 1966, dans le n° 10 d’Internationale Situationniste (p. 77) : « Ce qu’il y a d’apparemment osé dans plusieurs de nos assertions, nous l’avançons avec l’assurance d’en voir suivre une démonstration historique d’une irrécusable lourdeur. » On ne pouvait mieux dire.

Naturellement, nous n’avions rien prophétisé. Nous avions dit ce qui était là : les conditions matérielles d’une nouvelle société avaient été produites depuis longtemps, la vieille société de classes s’était maintenue partout en modernisant considérablement son oppression, et en développant avec toujours plus d’abondance ses contradictions, le mouvement prolétarien vaincu revenait pour un second assaut plus conscient et plus total. Tout ceci, certes, que l’histoire et le présent montraient à l’évidence, beaucoup le pensaient et certains même le disaient, mais abstraitement, donc dans le vide : sans écho, sans possibilité d’intervention. Le mérite des situationnistes fut simplement de reconnaître et de désigner les nouveaux points d’application de la révolte dans la société moderne (qui n’excluent aucunement mais, au contraire, ramènent tous les anciens) : urbanisme, spectacle, idéologie, etc. Parce que cette tâche fut accomplie radicalement, elle fut en mesure de susciter parfois, en tout cas de renforcer

LA SORBONNE OCCUPÉE

« Des assemblées populaires absolument libres dans les murs des universités, alors que, dans la rue, c’est le règne illimité de Trépov, voilà un des paradoxes les plus étonnants du développement politique et révolutionnaire pendant l’automne de 1905. (…) « Le peuple » emplissait les corridors, les amphithéâtres et les salles. Les ouvriers venaient directement de la fabrique à l’université. Les autorités avaient perdu la tête. (…) Non, cette foule inspirée n’absorbait pas en elle toute doctrine. Nous aurions voulu voir prendre la parole devant elle ces gaillards de la réaction qui prétendent qu’entre les partis extrémistes et la masse, il n’y a point de solidarité. Ils n’osèrent point. Ils restèrent confinés dans leurs tanières, attendant un répit pour calomnier le passé. » Trotsky, 1905

grandement, certains cas de révolte pratique. Celle-ci ne resta pas sans écho : la critique sans concessions avait eu bien peu de porteurs dans les gauchismes de l’époque précédente. Si beaucoup de gens ont fait ce que nous avons écrit, c’est parce que nous avions écrit essentiellement le négatif qui avait été vécu, par tant d’autres avant nous, et aussi par nous-mêmes. Ce qui est ainsi venu au jour de la conscience dans ce printemps de 1968, n’était rien d’autre que ce qui dormait dans cette nuit de la « société spectaculaire », dont les Sons et Lumières ne montraient qu’un éternel décor positif. Et nous, nous avions « cohabité avec le négatif », selon le programme que nous formulions en 1962 (cf. I.S. 7, p. 10).

Nous ne précisons pas nos « mérites » pour être applaudis ; mais pour éclairer autant que possible d’autres, qui vont agir de même.

Tous ceux qui se bouchaient les yeux sur cette « critique dans la mêlée » ne contemplaient, dans la force inébranlable de la domination moderne, que leur propre renoncement. Leur « réalisme » anti-utopique n’était pas davantage le réel qu’un commissariat de police ou la Sorbonne ne sont des bâtiments plus réels que ce qu’en font des incendiaires ou des « Katangais ». Quand les fantômes souterrains de la révolution totale se levèrent et étendirent leur puissance sur tout le pays, ce furent toutes les puissances du vieux monde

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