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INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12



INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12



COMMENT ON NE COMPREND
PAS DES LIVRES SITUATIONNISTES

Si l'action menée par l’I.S. n’avait pas entraîné depuis peu quelques conséquences publiquement scandaleuses et menaçantes, il est tout à fait hors de doute qu’aucune publication française n’aurait rendu compte de nos récents livres. C’est ce qu’avouait naïvement François Châtelet dans Le Nouvel Observateur du 3 janvier 1968 : « Le premier sentiment, face à des ouvrages semblables, est de les exclure purement et simplement, de laisser l’absolu point de vue où ils se placent dans l’absolu, précisément, dans le non-relatif, dans le non-relaté ». Mais à force de nous laisser dans le non-relaté, les organisateurs de cette conspiration du silence ont vu, après quelques années, cet étrange « absolu » leur retomber sur la tête, et se montrer comme étant peu distinct de l’histoire actuelle, dont ils s’étaient absolument séparés ; sans pouvoir empêcher cependant cette « vieille taupe » de faire son chemin vers le jour. Ce représentatif Châtelet accumulait dans son article tous les aveux malencontreux sur l’état d’esprit des canailles de son espèce. Évoquant les incidents de Strasbourg, ce bon prophète, cinq mois avant mai, jouissait d’être rassuré et trompait, comme d’habitude, ses imbéciles lecteurs : « Un court moment, ce fut la panique ; on craignait la contagion (…) tout rentra (…) dans l’ordre ». Il signale que Debord et Vaneigem, apportant « une dénonciation qui est à prendre dans son entier ou à laisser complètement », sont de ce fait même disqualifiés, et « découragent d’avance toute critique », car « ils tiennent pour évident que toute contestation de ce qu’ils disent émane d’une pensée sottement tributaire du « pouvoir » et du « spectacle ». Certes, décourager la critique de la misérable génération intellectuelle qui s’est prostituée dans le stalinisme,

l’argumentisme et la pensée philosophante pour L’Express et Le Nouvel Observateur, est un de nos buts. Ce n’est pas parce que l’on nous critique que l’on est sottement spectaculaire et lâchement rampant devant les pouvoirs existants ; c’est au contraire parce qu’un Châtelet a rallié momentanément le stalinisme vers 1956, et depuis s’est fait le valet du spectacle dans quelques métiers un peu plus rentables, qu’il nous critique si stupidement. Châtelet trouve, parce que nous nous bornerions à une négation radicale mais « abstraite », que nous restons « dans l’empirique », et même « sans concept ». Le mot est dur. Mais qui le dit ? On sait pourtant que, dès que se trouve coupé d’eau sale le vin de la critique, cent livres quelconques sont vite salués comme très hautement conceptuels par Châtelet et tous les autres châtrés du concept, qui voudraient bien faire croire qu’ils en ont, aux malheureux lecteurs du Nouvel Observateur. Et d’ailleurs cet ex-stalinien, qui aurait évidemment combattu le communisme de 1848, donne sa mesure avec la phrase, peut-être, la plus maladroite qu’un crétin ait jamais commise à notre propos. Dans le but de nous diminuer, mais voulant aussi, comme les autres argumentistes cocus du stalinisme, déprécier l’ancienne exigence d’une révolution prolétarienne - qu’il croyait alors exorcisée à tout jamais, enterrée par son stalinisme et par son Express -, Châtelet avance que, quoiqu’on puisse tout de même relever comme des « symptômes » ces livres et l’existence de l’I.S., « comme petite lueur qui se promène vaguement de Copenhague à New-York », « le situationnisme n’est pas le spectre qui hante la société industrielle, pas plus qu’en 1848 le communisme n’était le spectre qui hantait l’Europe ».

C’est nous qui soulignons cet hommage tout involontaire. Tout le monde comprendra aisément que nous trouverions déjà assez bien de nous être « trompés » comme Marx, plutôt que comme Châtelet.

Si la colère des prétentieux experts démentis par l’événement était déjà belle avant le mouvement des occupations, elle est devenue réellement grandiose après. Pierre Vianson-Ponté, dans Le Monde du 25 janvier 1969, écarte furieusement le livre de Viénet, avec une malhonnêteté assez extraordinaire, même parmi les rédacteurs de ce journal. Il n’y voit qu’« une prose à peu près illisible, une prétention sans bornes et une soif de publicité sans limites (…) Ils en concluent tout uniment que la révolte de mai (…) annonce la révolution mondiale, pas moins ». Vianson-Ponté est un imbécile, pas plus. Il commence son article par cette sentence à la Homais : « Jadis les révolutionnaires tombaient sur les barricades ou prenaient le pouvoir. Ils n’avaient pas le temps d’écrire leur histoire et ils n’en avaient généralement pas le goût ». Il est difficile d’aller plus loin dans l’erreur pompeuse. Les révolutionnaires, parmi les pires comme parmi les meilleures tendances, ont toujours écrit beaucoup, et personne ne peut même un instant se demander pourquoi ; sauf Vianson-Ponté qui ignorait simplement le fait. Est-il besoin de signaler que, dans la seule année 1871, ont paru à Genève et Bruxelles une dizaine de livres importants écrits par les survivants de la Commune (Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste à Paris ; Benoît Malon, La troisième défaite du prolétariat français ; Lissagaray, Les huit journées de mai derrière les barricades ; Georges Janneret, Paris pendant la commune révolutionnaire, etc., sans même compter ici La guerre civile en France). Mais Vianson-Ponté veut du sang. Admettant automatiquement la thèse de la police, selon laquelle il y eut très peu de morts,

il nous reproche ce piètre résultat : « les révolutionnaires de mai 68 sont, grâce à Dieu, bien vivants (…) Alors ils écrivent. Beaucoup. La main qui vient de lâcher le pavé saisit aussitôt le stylo ». Nous nous flattons de ce passage du stylo au pavé, et réciproquement, comme d’un début de dépassement de la séparation entre le travail manuel et le travail intellectuel. Mais l’imprudent nécrophage ne comprend-il pas que son ironie malvenue peut être lue comme un appel, pour la prochaine fois, à une plus sanglante répression policière et militaire ? Et, si cela advient, n’est-il pas évident que plusieurs de ceux qui ont essayé de nier le sérieux du mouvement de 1968 en tirant argument du fait qu’il n’y a pas eu assez de morts risqueraient d’être eux-mêmes au premier rang des victimes d’inévitables représailles spontanées ? Nous écrivions, en 1962, dans I.S. 7, page 19 : « L’étonnant est plutôt que tous les spécialistes des sondages d’opinion ignorent la grande proximité de cette juste colère qui se lève, à tant de propos. Ils seront tout étonnés de voir un jour traquer et pendre les architectes dans les rues de Sarcelles. » À cause de sa force même, qui lui venait de la participation, inachevée mais déjà écrasante, des masses prolétariennes, le mouvement de mai a été clément. Mais si l’on en vient un jour à des affrontements plus sanglants, les urbanistes et les journalistes (qui parlent déjà de fascisme rouge pour quelques coups reçus récemment à Vincennes par le stalinien Badia) seront forcément en péril.

Il se trouve donc que, dans quelques dizaines d’articles, on s’est senti obligé de parler de nos livres en France ; une quantité presque égale d’articles un peu plus honnêtes et informés ayant paru dans la presse étrangère. Il y eut même des éloges ; sur lesquels il est inutile de s’étendre. Une contradiction générale pèse sur l’ensemble de ces critiques.

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