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INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12



INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12



Les cheminements ténébreux de la révolution

LES CHEMINEMENTS TÉNÉBREUX DE LA RÉVOLUTION

«L'Espresso» du 24 mars 1 968, consacrant un numéro spécial aux troubles qui commençaient à se répandre parmi les «étudiants» de plusieurs pays, a publié, sous le titre Leurs prophètes, une sorte de schéma des origines théoriques de cette agitation, L'ignorance absolue qui l'inspire n'en est que plus portée à revêtir le style d'une figure géométrique (dans laquelle, par exemple, Guy Debord n'est placé en relation directe qu'avec Freud et Rudi Dutschke, ce qui est à la fois trop et trop peu). Le commentaire de «L'Espresso» est aussi embrumé que son schéma : «Ils ont plus ou moins les mêmes maîtres, ils se réfèrent aux mêmes textes : mais ils ne constituent pas une église monolithique. Entre eux, les mouvements étudiants se distinguent par une série de nuances subtiles, et pas toujours dépourvues d'importance, qui parfois tournent nettement à la polémique. Ce que nous présentons ici est une sorte d'atlas idéologique, un arbre généalogique des principales positions du mouvement universitaire. Il serait excessif cependant d'attribuer à une telle carte une absolue rigueur scientifique.»

Quelques-uns des auteurs qui croyaient trouver chez nous quelques vérités frappantes, étaient en fait dénués des plus simples connaissances politiques et théoriques qui auraient pu leur permettre de comprendre vraiment de quoi il était question dans ces livres, en considérant chacun dans la totalité de ce qu’il énonce. Un cas exemplaire est celui du critique Henri-Charles Tauxe, dans le journal suisse La Gazette littéraire du 13 janvier 1968, qui conclut son analyse, où il a en tout cas honnêtement cherché à exposer le contenu du livre dont il parle, par cette interrogation : « On pourrait certes se poser un certain nombre de questions

sur les perspectives ouvertes par Debord et se demander en particulier si le concept même de révolution garde aujourd’hui un sens ». En revanche, ceux de nos critiques qui connaissent bien les problèmes traités dans ces livres ont été portés justement à les maquiller, avec une mauvaise foi étroitement dépendante des positions particulières, et des tribunes mêmes, à partir desquelles ils s’expriment. Pour ne pas risquer trop d’ennuyeuses redites, nous nous limiterons à relever trois attitudes typiques, chacune se manifestant à propos d’un de nos livres.

Il s’agit, dans l’ordre, d’un universitaire marxiste, d’un psychanalyste, d’un militant ultra-gauchiste. Nous dirons en passant leurs motivations principales.

Claude Lefort a été révolutionnaire, et un des principaux théoriciens de la revue Socialisme ou Barbarie au début des années 50, - revue dont nous annoncions dans I.S. 10 qu’elle s’était effondrée dans le vulgaire questionnement « argumentiste » et qu’elle devait disparaître : elle nous a donné raison en disparaissant effectivement un ou deux mois après. Lefort, à ce moment, s’en était séparé depuis des années, ayant été en flèche dans le combat contre toute forme d’organisation révolutionnaire, qu’il dénonçait comme fatalement vouée à la bureaucratisation. Il s’est consolé depuis de cette affligeante découverte en suivant une banale carrière universitaire, et en écrivant dans La Quinzaine littéraire. Cet homme rangé, mais fort cultivé, dans le numéro du 1er février 1968 de ce périodique, critique La Société du Spectacle. Il y reconnaît d’abord quelques mérites. L’emploi dans ce livre de la méthodologie marxienne, et même du détournement, ne lui a pas échappé, quoiqu’il ne soit pas allé jusqu’à y retrouver aussi Hegel. Mais ce livre lui a paru tout de même universitairement imbuvable pour la raison suivante : « Debord ajoute les thèses aux thèses, mais il n’avance pas ; il répète inlassablement la même idée : que le réel est renversé dans l’idéologie, que l’idéologie changée en son essence dans le spectacle, se fait passer pour le réel, qu’il faut renverser l’idéologie pour rendre ses droits au réel. Peu importe le sujet qu’il traite ici et là, cette idée se mire dans toutes les autres, et c’est aux limites de son endurance que nous devons un arrêt à la 221e thèse ». Debord admet très volontiers qu’il a trouvé, à la 221e thèse, qu’il en avait bien assez dit ; et qu’il n’a jamais voulu dire autre chose que ce qui est précisément dans ce livre : il ne s’agissait que de décrire « inlassablement » ce qu’est le spectacle, et comment il peut être renversé.

Que « cette idée se mire dans toutes les autres », voilà justement ce que nous considérons comme la caractéristique d’un livre dialectique. Un tel livre n’a pas à « avancer » comme un travail de doctorat d’État sur Machiavel, vers la satisfaction d’un jury et l’obtention d’un diplôme (et, selon le mot de Marx dans la postface à la deuxième édition allemande du Capital sur la manière dont peut être vu « le procédé d’exposition » de la méthode dialectique, « ce mirage peut faire croire à une construction a priori »). La Société du Spectacle ne cache pas son parti-pris a priori, ne tente pas de faire surgir sa conclusion d’un questionnement universitaire ; mais n’est écrit que pour montrer le champ d’application cohérent concret d’une thèse qui existe elle-même au départ, venue d’une investigation que la critique révolutionnaire a pu porter sur le capitalisme moderne. Pour l’essentiel donc, à notre avis, c’est un livre auquel il ne manque rien, qu’une ou plusieurs révolutions. Lesquelles ne pouvaient tarder. Mais Lefort, ayant perdu tout intérêt pour ce genre de théorie et de pratique, trouve que ce livre est en lui-même un monde fermé : « On le croyait lancé à l’assaut de ses adversaires, il faut convenir que le grand déploiement d’un discours n’avait d’autre fin qu’une parade. Reconnaissons qu’elle a sa beauté : la parole n’est jamais en défaut. Toute question qui ne commandât pas sa réponse ayant été bannie dès les premières lignes, il est vrai qu’on chercherait en vain une faille ». Le contre-sens est complet : Lefort voit une sorte de pureté mallarméenne là où ce livre, comme négatif de la société spectaculaire - dans laquelle aussi, mais d’une façon inverse, toute question qui ne commande pas sa réponse est bannie à tout instant - ne recherche finalement rien d’autre qu’à renverser le rapport de forces existant dans les usines et dans la rue.

Après ce refus global, Lefort veut encore faire le marxiste sur un détail, pour rappeler que c’est sa spécialité, que c’est en tant que tel qu’il obtient des piges dans des périodiques intellectuels.

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