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Il s’agit, dans l’ordre, d’un universitaire marxiste, d’un psychanalyste, d’un militant ultra-gauchiste. Nous dirons en passant leurs motivations principales.
Claude Lefort a été révolutionnaire, et un des principaux théoriciens de la revue Socialisme ou Barbarie au début des années 50, - revue dont nous annoncions dans I.S. 10 qu’elle s’était effondrée dans le vulgaire questionnement « argumentiste » et qu’elle devait disparaître : elle nous a donné raison en disparaissant effectivement un ou deux mois après. Lefort, à ce moment, s’en était séparé depuis des années, ayant été en flèche dans le combat contre toute forme d’organisation révolutionnaire, qu’il dénonçait comme fatalement vouée à la bureaucratisation. Il s’est consolé depuis de cette affligeante découverte en suivant une banale carrière universitaire, et en écrivant dans La Quinzaine littéraire. Cet homme rangé, mais fort cultivé, dans le numéro du 1er février 1968 de ce périodique, critique La Société du Spectacle. Il y reconnaît d’abord quelques mérites. L’emploi dans ce livre de la méthodologie marxienne, et même du détournement, ne lui a pas échappé, quoiqu’il ne soit pas allé jusqu’à y retrouver aussi Hegel. Mais ce livre lui a paru tout de même universitairement imbuvable pour la raison suivante : « Debord ajoute les thèses aux thèses, mais il n’avance pas ; il répète inlassablement la même idée : que le réel est renversé dans l’idéologie, que l’idéologie changée en son essence dans le spectacle, se fait passer pour le réel, qu’il faut renverser l’idéologie pour rendre ses droits au réel. Peu importe le sujet qu’il traite ici et là, cette idée se mire dans toutes les autres, et c’est aux limites de son endurance que nous devons un arrêt à la 221e thèse ». Debord admet très volontiers qu’il a trouvé, à la 221e thèse, qu’il en avait bien assez dit ; et qu’il n’a jamais voulu dire autre chose que ce qui est précisément dans ce livre : il ne s’agissait que de décrire « inlassablement » ce qu’est le spectacle, et comment il peut être renversé.
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Que « cette idée se mire dans toutes les autres », voilà justement ce que nous considérons comme la caractéristique d’un livre dialectique. Un tel livre n’a pas à « avancer » comme un travail de doctorat d’État sur Machiavel, vers la satisfaction d’un jury et l’obtention d’un diplôme (et, selon le mot de Marx dans la postface à la deuxième édition allemande du Capital sur la manière dont peut être vu « le procédé d’exposition » de la méthode dialectique, « ce mirage peut faire croire à une construction a priori »). La Société du Spectacle ne cache pas son parti-pris a priori, ne tente pas de faire surgir sa conclusion d’un questionnement universitaire ; mais n’est écrit que pour montrer le champ d’application cohérent concret d’une thèse qui existe elle-même au départ, venue d’une investigation que la critique révolutionnaire a pu porter sur le capitalisme moderne. Pour l’essentiel donc, à notre avis, c’est un livre auquel il ne manque rien, qu’une ou plusieurs révolutions. Lesquelles ne pouvaient tarder. Mais Lefort, ayant perdu tout intérêt pour ce genre de théorie et de pratique, trouve que ce livre est en lui-même un monde fermé : « On le croyait lancé à l’assaut de ses adversaires, il faut convenir que le grand déploiement d’un discours n’avait d’autre fin qu’une parade. Reconnaissons qu’elle a sa beauté : la parole n’est jamais en défaut. Toute question qui ne commandât pas sa réponse ayant été bannie dès les premières lignes, il est vrai qu’on chercherait en vain une faille ». Le contre-sens est complet : Lefort voit une sorte de pureté mallarméenne là où ce livre, comme négatif de la société spectaculaire - dans laquelle aussi, mais d’une façon inverse, toute question qui ne commande pas sa réponse est bannie à tout instant - ne recherche finalement rien d’autre qu’à renverser le rapport de forces existant dans les usines et dans la rue.
Après ce refus global, Lefort veut encore faire le marxiste sur un détail, pour rappeler que c’est sa spécialité, que c’est en tant que tel qu’il obtient des piges dans des périodiques intellectuels.
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