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INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12



INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12



PRÉLIMINAIRES SUR LES CONSEILS
ET L’ORGANISATION CONSEILLISTE

« Le gouvernement ouvrier et paysan a décrété que Cronstadt et les navires en rébellion doivent se soumettre immédiatement à l’autorité de la République Soviétique.
J’ordonne par conséquent à tous ceux qui levèrent la main contre la patrie socialiste de poser les armes sans délai. Les récalcitrants devront être désarmés et remis aux autorités soviétiques. Les commissaires et les autres représentants du gouvernement qui sont arrêtés doivent être remis en liberté sur-le-champ. Seuls ceux qui se seront rendus sans condition pourront compter sur un acte de grâce de la République Soviétique. Je donne simultanément l’ordre de préparer la répression de la révolte et la soumission des marins par la force armée. Toute la responsabilité des dommages que la population pacifique pourrait souffrir de ce fait retombera entièrement sur la tête des mutins blanc-gardistes. Cet avertissement est définitif. »

Trotsky, Kamenev, Ultimatum à Cronstadt.

« Nous n’avons qu’une chose à répondre à tout cela : Tout le pouvoir aux Soviets ! Otez vos mains de là : vos mains rouges du sang des martyrs de la liberté qui luttèrent contre les gardes-blancs, les propriétaires, et la bourgeoisie ! »

Izvestia de Cronstadt, n° 6.

Depuis cinquante ans que les léninistes ont ramené le communisme a l’élec-trification, que la contre-révolution bolchevik a dressé l’Etat soviétique sur le cadavre du pouvoir des Soviets, et que Soviet a cessé de signifier Conseil, les révo-lutions n’ont fait que jeter au visage des maîtres du Kremlin la revendication de Cronstadt : « Tout le pouvoir aux Soviets et non aux partis ». La persistance remar-quable de la tendance réelle vers le pouvoir des Conseils Ouvriers au long de ce demi-siècle de tentatives, et d’écrasements successifs, du mouvement prolétarien moderne, impose désormais au nouveau courant révolutionnaire les Conseils comme la seule forme de la dictature anti-étatique du prolétariat, comme le seul tribunal qui pourra prononcer le jugement du vieux monde et exécuter lui-même la sentence.

Il faut préciser la notion de Conseil, non seulement en écartant les grossières falsifications accumulées par la social-démocratie, la bureaucratie russe, le titisme et jusqu’au ben-bellisme ; mais surtout en reconnaissant les insuffisan-ces dans les brèves expériences pratiques du pouvoir des Conseils jusqu’ici ébauchées ; et, naturellement, dans les conceptions mêmes des révolutionnaires conseillistes. Ce que le Conseil tend à être en totalité apparaît négativement dans les limites et les illusions qui ont marqué ses premières manifestations et, tout autant que la lutte immédiate et sans compromis qui est normalement engagée contre lui par la classe dominante, ont causé sa défaite. Le Conseil veut être la forme de l’unification pratique des prolétaires se donnant les moyens matériels et intellectuels du changement de toutes les conditions existantes, faisant souverainement leur histoire. Il peut et doit être l’organisation en actes de la conscience historique. Or, précisément, il n’est nulle part encore parvenu à dominer la séparation dont sont porteuses

les organisations politiques spécialisées et les formes de fausse conscience idéologique qu’elles produisent et défendent. En outre, si les Conseils comme agents principaux d’un moment révo-lutionnaire sont normalement des Conseils de délégués, en tant qu’ils coordonnent et fédèrent les décisions de Conseils locaux, il apparaît que les assemblées générales de la base ont été presque toujours considérées comme de simples assemblées d’électeurs, le premier degré du « Conseil » se trouvant ainsi au-dessus d’elles. Ici déjà réside un principe de séparation, qui ne peut être surmonté qu’en faisant des assemblées générales locales de tous les prolétaires en révolution le Conseil lui-même, d’où toute délégation doit tirer à tout instant son pouvoir.

En laissant de côté les traits pré-conseillistes qui enthousiasmèrent Marx dans la Commune de Paris (« la forme politique enfin découverte sous laquelle l’émancipation économique du travail pouvait être réalisée »), et qui du reste, plus que dans la Commune élue, peuvent être relevés dans l’organisation du Comité Central de la Garde nationale, composé de délégués du prolétariat parisien en armes, le fameux « Conseil des députés ouvriers » de Saint-Pétersbourg fut la première ébauche d’une organisation du prolétariat dans un moment révolution-naire. D’après les chiffres donnés par Trotsky dans 1905, 200 000 ouvriers avaient envoyé leurs délégués au Soviet de Saint-Pétersbourg, mais son influence s’éten-dait très au-delà de sa zone, bien d’autres Conseils en Russie s’inspirant de ses délibérations et décisions. Il regroupait directement les travailleurs de plus de cent cinquante entreprises, et accueillait en outre les représentants de seize syndi-cats qui s’étaient ralliés à lui. Son premier noyau s’étant formé le 13 octobre, dès le 17 le Soviet instituait au-dessus de lui un Comité Exécutif qui, dit Trotsky, « lui servait de ministère ». Sur un total de 562 délégués, le Comité Exécutif comportait seulement 31 membres, dont 22 étaient réellement des ouvriers délégués par l’en-semble des travailleurs de leurs entreprises, et 9 représentaient trois partis révo-lutionnaires (mencheviks, bolcheviks, et socialistes-révolutionnaires) ; cependant « les représentants des partis n’avaient pas voix délibérative ». On peut admettre que les assemblées de base étaient fidèlement représentées par leurs délégués révocables, mais ceux-ci avaient évidemment abdiqué une grande part de leur pouvoir, d’une manière toute parlementaire, aux mains d’un Comité Exécutif où les « techniciens » des partis politiques avaient une immense influence.

Quelle est l’origine de ce Soviet ? Il semble que cette forme d’organisation ait été trouvée par certains éléments politiquement instruits de la base ouvrière, appartenant généralement eux-mêmes à une fraction socialiste. Il paraît vraiment excessif d’écrire, comme Trotsky : « Une des deux organisations social-démocrates de Pétersbourg prit l’initiative de la création d’une administration autonome révo-lutionnaire ouvrière » (de plus, celle « des deux organisations » qui reconnut tout de suite l’importance de cette initiative des ouvriers fut précisément la menche-vik). Mais la grève générale d’octobre 1905 avait en fait en sa première origine à Moscou, le 19 septembre, quand les typographes de l’imprimerie Sytine se mirent en grève, notamment parce qu’ils voulaient que les signes de ponctuation soient comptés parmi les 1 000 caractères qui constituaient l’unité de paiement de leur salaire aux pièces. Cinquante imprimeries suivirent et, le 25 septembre, les impri-meurs de Moscou constituèrent un Conseil. Le 3 octobre, « l’assemblée des députés ouvriers des corporations de l’imprimerie, de la mécanique, de la menuiserie, du tabac et d’autres, adopta la résolution de constituer un conseil (Soviet) général des ouvriers de Moscou » (Trotsky, op. cit.). On voit donc que cette forme apparaissait spontanément au début du mouvement de grève. Et ce mouvement, qui com-mençait à retomber dans les jours suivants, se relança jusqu’à la grande crise historique que l’on sait, le 7 octobre, lorsque les travailleurs des chemins de fer, à partir de Moscou, commencèrent spontanément à interrompre le trafic.

Le mouvement des Conseils à Turin, en mars-avril 1920, avait son origine dans le prolétariat, très concentré, des usines Fiat. Entre août et septembre 1919, le renouvellement des élus à une « commission interne » - sorte de comité d’en-treprise collaborationniste, fondée par une convention collective de 1906 dans le but de mieux intégrer les ouvriers - donna soudain l’occasion,

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