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dans la crise sociale que traversait alors l’Italie, d’une transformation complète du rôle de ces « com-missaires ». Ils commencèrent à se fédérer entre eux, en tant que représentants directs des travailleurs. En octobre 1919 trente mille travailleurs étaient représen-tés à une assemblée des « comités exécutifs des Conseils d’usines », qui ressemblait davantage à une assemblée de shop-stewards qu’a une organisation de Conseils proprement dite (sur la base d’un commissaire élu par chaque atelier). Mais l’exemple fit tache d’huile, et le mouvement se radicalisa, soutenu par une fraction du Parti socialiste qui était majoritaire à Turin (avec Gramsci) et par les anar-chistes piémontais (cf. la brochure de Pier Carlo Masini, Anarchici e comunisti nel movimento dei Consigli a Torino). Le mouvement fut combattu par la majorité du Parti socialiste, et par les syndicats. Le 15 mars 1920, les Conseils commencèrent la grève avec occupation des usines, et remirent en marche la production sous leur seul contrôle. Le 14 avril la grève fut générale au Piémont ; dans les jours suivants elle toucha une grande partie de l’Italie du nord, notamment les cheminots et les dockers. Le gouvernement dut employer des navires de guerre pour débarquer à Gênes les troupes qu’il faisait marcher sur Turin. Si le programme des Conseils devait être ultérieurement approuvé par le Congrès de l’Union Anarchiste Ita-lienne réuni à Bologne le 1er juillet, on sait que le Parti socialiste et les syndicats réussirent à saboter la grève en la maintenant dans l’isolement : le journal du parti, Avanti, refusa d’imprimer l’appel de la section socialiste de Turin, alors que la ville était investie par 20 000 soldats et policiers (cf. P.C. Masini). La grève qui aurait manifestement permis une victorieuse insurrection prolétarienne dans tout le pays, fut vaincue le 24 avril. On connaît la suite.
Malgré certains traits remarquablement avancés de cette expérience peu citée (une foule de gauchistes croient que les occupations d’usines ont été inaugurées en France en 1936), il convient de noter qu’elle comporta de graves ambiguïtés, même parmi ses partisans et théoriciens. Gramsci écrivait dans le n° 4 de L’Ordine Nuovo (deuxième année) : « Nous concevons le Conseil d’usine comme le début historique d’un processus qui doit nécessairement conduire à la fondation de l’Etat ouvrier ». De leur côté, les anarchistes conseillistes ménageaient le syndicalisme, et prétendaient que les Conseils lui donneraient une nouvelle impulsion.
Cependant, le manifeste lancé par les conseillistes de Turin, le 27 mars 1920, « aux ouvriers et paysans de toute l’Italie » pour un Congrès général des Conseils (qui n’eut pas lieu), formule quelques points essentiels du programme des Conseils : « La lutte de conquête doit être conduite avec des armes de conquête, et non plus seulement de défense (ceci vise les syndicats, « organismes de résistance... cris-tallisés dans une forme bureaucratique » - Note de l’I.S.). Une organisation nouvelle doit se développer comme antagoniste direct des organes de gouverne-ment des patrons ; elle doit pour cela surgir spontanément sur le lieu de travail, et réunir tous les travailleurs, du fait que tous, comme producteurs, sont assujettis à une autorité qui leur est étrangère ( « estranea » ) et doivent s’en libérer. (...) Voici l’origine pour vous de la liberté : l’origine d’une formation sociale qui, en s’étendant rapidement et universellement, vous mettra en situation d’éliminer du champ économique l’exploiteur et l’intermédiaire, et de devenir vous-mêmes les maîtres, les maîtres de vos machines, de votre travail, de votre vie... »
On sait que, plus simplement, les Conseils d’ouvriers et de soldats dans l’Allemagne de 1918-1919 étaient restés en majorité dominés par la bureaucratie social-démocrate, ou victimes de ses manœuvres. Ils toléraient le gouvernement « socialiste » d’Ebert, dont l’appui principal était l’Etat-major et les corps francs. Les « sept points de Hambourg » (sur la liquidation immédiate de la vieille armée) présentes par Dorrenbach et votés à une forte majorité par le Congrès des Conseils de soldats ouvert le 16 décembre à Berlin, ne furent pas appliqués par les « com-missaires du Peuple ». Les Conseils tolérèrent ce défi, et les élections législatives fixées vite au 19 janvier ; l’attaque lancée contre les matelots de Dorrenbach, puis l’écrasement de l’insurrection spartakiste, à la veille même de ces élections. En 1956, le Conseil Ouvrier Central du Grand Budapest, constitué le 14 novembre, et se déclarant décidé à défendre lui-même le socialisme, en même temps qu’il exigeait « le retrait de tous les partis politiques des usines », se prononçait pour le retour de Nagy au pouvoir et des élections libres dans un délai limité. Sans doute, à ce moment, il maintenait la grève générale alors que les troupes russes avaient déjà écrasé la résistance armée.
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Mais avant même la seconde intervention russe, les Conseils hongrois avaient demandé des élections parlementaires ; c’est-à-dire qu’ils recherchaient eux-mêmes à revenir à une situation de double pouvoir, alors qu’ils étaient en fait, face aux Russes, le seul pouvoir effectif en Hongrie.
La conscience de ce que le pouvoir des Conseils est et doit être naît de la pratique même de ce pouvoir. Mais, à un stade entravé de ce pouvoir, elle peut être grandement différente de ce que pense isolément tel ou tel travailleur membre d’un Conseil, ou même la totalité d’un Conseil. L’idéologie s’oppose à la vérité en actes qui a son champ dans le système des Conseils ; et cette idéologie se manifeste non seulement sous la forme d’idéologies hostiles, ou sous la forme d’idéologies sur les Conseils édifiées par des forces politiques qui veulent les assujettir, mais aussi bien sous la forme d’une idéologie favorable au pouvoir des Conseils, qui en restreint et réifie la théorie et la praxis totale. Finalement un pur conseillisme serait lui-même forcément ennemi de la réalité des Conseils. Une telle idéologie, sous une formulation plus ou moins conséquente, risque d’être portée par les organisations révolutionnaires qui sont en principe orientées vers le pouvoir des Conseils. Ce pouvoir, qui est lui-même l’organisation de la société révolutionnaire, et dont la cohérence est objectivement définie par les nécessités pratiques de cette tâche historique découverte comme un ensemble, ne peut en aucun cas échapper au problème pratique des organisations particulières, ennemies du Conseil ou plus ou moins véridiquement pro-conseillistes, qui interviendront de toute façon dans son fonctionnement. Il faut que les masses organisées en Conseils connaissent et dominent ce problème. Ici la théorie conseilliste et l’existence d’authentiques organisations conseillistes ont une grande importance. En elles apparaissent déjà certains éléments essentiels qui seront en jeu dans les Conseils, et dans leur propre interaction avec les Conseils.
Toute l’histoire révolutionnaire montre la part que détient dans l’échec des Conseils l’apparition d’une idéologie conseilliste. L’aisance avec laquelle l’organisation spontanée du prolétariat en lutte assure ses premières victoires, annonce souvent une deuxième phase ou la reconquête s’opère de l’intérieur, où le mouvement lâche sa réalité pour l’ombre de sa défaite. Le conseillisme est ainsi la nouvelle jeunesse du vieux monde.
Sociaux-démocrates et bolcheviks ont en commun la volonté de ne voir dans les Conseils qu’un organisme auxiliaire du Parti et de l’Etat. En 1902, Kautsky, inquiet du discrédit qui, dans l’esprit des travailleurs, atteint les syndicats, souhaitait que, dans certaines branches de l’industrie, les ouvriers élisent « des délégués qui formeraient une sorte de parlement ayant pour mission de régler le travail et de surveiller l’administration bureaucratique » (La Révolution sociale). L’idée d’une représentation ouvrière hiérarchisée culminant dans un parlement sera appliquée avec beaucoup de conviction par Ebert, Noske, et Scheidemann. La façon dont ce genre de conseillisme traite les Conseils a été magistralement expérimentée - et pour l’édification définitive de tous ceux qui n’ont pas de la merde à la place du cerveau - dès le 9 novembre 1918 lorsque, pour combattre sur son propre terrain l’organisation spontanée des Conseils, les sociaux-démocrates fondent dans les bureaux du Vorwaerts un « Conseil des ouvriers et des soldats de Berlin » qui compte 12 hommes de confiance des fabriques, des fonctionnaires et des leaders sociaux-démocrates.
Le conseillisme bolchevik n’a ni la naïveté de Kautsky, ni la grossièreté d’Ebert. Il saute de la base la plus radicale, « Tout le pouvoir aux Soviets », pour retomber sur ses pattes, de l’autre côté de Cronstadt. Dans Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets (avril 1918), Lénine ajoute des enzymes à la lessive Kautsky : « Les parlements bourgeois, même celui de la meilleure - du point de vue démocratique - république capitaliste du monde, les pauvres ne les considèrent jamais comme des institutions « à eux » et bien à eux. (...) C’est précisément le contact des Soviets avec le peuple des travailleurs qui crée des formes particulières de contrôle par en bas - rappel des députés, etc. -, formes que nous devons maintenant nous appliquer à développer avec un zèle particulier. Ainsi, ces conseils d’instruction publique que sont les conférences périodiques des électeurs soviétiques et de leurs délégués, réunis pour discuter et contrôler l’activité des autorités soviétiques dans ce domaine,
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