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INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12



INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12



La cohérence des Conseils, elle, est garantie par le seul fait qu’ils sont le pouvoir ; qu’ils éliminent tout autre pouvoir et décident de tout. Cette expérience pratique est le terrain où les hommes acquièrent l’intelligence de leur propre action, « réalisent la philosophie ». Il va de soi que leurs majorités risquent aussi d’accumuler des erreurs passagères, et de n’avoir plus le temps et les moyens de les rectifier. Mais ils ne peuvent douter que leur propre sort est le produit véritable de leurs décisions, et que leur existence même sera forcément anéantie par le contre-coup de leurs erreurs non dominées.

Dans l’organisation conseilliste, l’égalité réelle de tous dans les décisions et l’exécution ne sera pas un slogan vide, une revendication abstraite. Certes, tous les membres d’une organisation n’auront pas les mêmes talents, et il est évident qu’un ouvrier écrira toujours mieux qu’un étudiant. Mais parce que l’organisation aura globalement tous les talents nécessaires, complémentairement aucune hiérarchie des talents individuels ne viendra saper la démocratie. Ce n’est pas l’adhésion à une organisation conseilliste, ni la proclamation d’une égalité idéale, qui permettra à ses membres d’être tous beaux, intelligents et de vivre bien, mais leurs aptitudes réelles à devenir plus beaux, plus intelligents, et à vivre mieux, se développant librement dans le seul jeu qui taille le plaisir : la destruction du vieux monde.

Dans les mouvements sociaux qui vont s’étendre, les conseillistes refuseront de se laisser élire dans les comités de grève. Leur tâche sera au contraire d’agir pour que tous les ouvriers s’organisent à la base en assemblées générales décidant de la conduite de la lutte. Il faudra bien qu’on commence à comprendre que l’absurde revendication d’un « comité central de grève », lancée par quelques naïfs pendant le mouvement des occupations aurait, si elle avait abouti, plus vite encore saboté le mouvement vers l’autonomie des masses, puisque presque tous les comités de grève étaient contrôlés par les staliniens.

Etant donné qu’il ne nous appartient pas de forger un plan qui vaille pour tous les temps à venir, et qu’un pas en avant du mouvement réel des Conseils vaudra mieux que douze programmes conseillistes, il est difficile d’émettre des hypothèses précises quant au rapport des organisations conseillistes avec les Conseils dans le moment révolutionnaire. L’organisation conseilliste - qui se sait séparée du prolétariat - devra cesser d’exister en tant qu’organisation séparée dans le moment qui abolit les séparations ; et cela même si la complète liberté d’association garantie par le pouvoir des Conseils laisse survivre divers partis et organisations ennemis de ce pouvoir. On peut douter cependant que la dissolution immédiate de toutes les organisations conseillistes dès que des Conseils apparaissent, comme le voulait Pannekoek, soit une mesure praticable. Les conseillistes parleront en tant que tels à l’intérieur du Conseil, et ne devront pas affirmer une dissolution exemplaire de leurs organisations pour se réunir à côté, et jouer aux groupes de pression sur l’assemblée générale. Il leur sera ainsi plus facile et légitime de combattre et dénoncer l’inévitable présence de bureaucrates, d’espions et d’anciens jaunes qui s’infiltreront ça et là. Tout autant, il leur faudra lutter contre des Conseils factices ou fondamentalement réactionnaires (Conseils de policiers) qui ne manqueront pas d’apparaître. Ils agiront en sorte que le pouvoir unifié des Conseils ne reconnaisse pas ces organismes ni leurs délégués. Parce que le noyautage d’autres organisations est exactement contraire aux fins qu’elles poursuivent, et parce qu’elles refusent toute incohérence en leur sein, les organisations conseillistes interdisent la double appartenance. Nous l’avons dit, tous les travailleurs d’une usine doivent faire partie du Conseil, du moins ceux qui acceptent les règles de son jeu. On ne trouvera de solution que pratique au problème de savoir si l’on acceptera de voir figurer dans le Conseil « ceux qui ont dû être sortis hier de l’usine le browning à la main » (Barth).

L’organisation conseilliste ne sera finalement jugée que par la cohérence de sa théorie et de son action, et sa lutte pour la disparition complète de tout pouvoir resté extérieur aux Conseils, ou essayant de s’autonomiser par rapport à eux. Mais pour simplifier tout de suite la discussion, en refusant même de prendre en considération une foule de pseudo-organisations conseillistes qui pourront être simulées par des étudiants ou des obsédés du militantisme professionnel,

disons qu’il ne nous semble pas que l’on puisse reconnaître comme conseilliste une organisation qui ne comporterait pas au moins 2/3 d’ouvriers. Comme cette proportion pourrait peut-être passer pour une concession, ajoutons qu’il nous parait indispensable de la corriger par cette règle : il faudrait que, dans toute délégation à des conférences centrales où peuvent être prises des décisions non-prévues par un mandat impératif, les ouvriers constituent les 3/4 des participants. En somme, la proportion inverse des premiers congrès du « parti ouvrier social-démocrate de Russie ».

On sait que nous n’avons aucune propension à l’ouvriérisme, sous quelque forme que ce soit. Il s’agit là d’ouvriers « devenus dialecticiens », comme ils devront le devenir en masse dans l’exercice du pouvoir des Conseils. Mais d’une part, les ouvriers se trouvent être, encore et toujours, la force centrale qui peut arrêter le fonctionnement existant de la société, et la force indispensable pour en réinventer toutes les bases. D’autre part, bien que l’organisation conseilliste ne doive évidemment pas séparer d’elle d’autres catégories de salariés, et notamment des intellectuels, il importe en tout cas que ces derniers voient sévèrement limiter l’importance suspecte qu’ils pourraient prendre : non seulement en vérifiant, à considérer tous les aspects de leur vie, s’ils sont effectivement des révolutionnaires conseillistes, mais aussi en faisant en sorte qu’ils soient, dans l’organisation, aussi peu nombreux que possible.

L’organisation conseilliste n’acceptera de parler à égalité avec d’autres organisations que si elles sont d’une manière conséquente partisanes de l’autonomie du prolétariat ; de même que les Conseils auront à se défaire, non seulement d’une prise an main par les partis et les syndicats, mais aussi bien de toute tendance visant à leur reconnaître une place, et à traiter avec ceux-ci de puissance à puissance. Les Conseils sont la seule puissance, ou ne sont rien. Les moyens de leur victoire sont déjà leur victoire. Avec le levier des conseils et le point d’appui d’une négation totale de la société spectaculaire-marchande, on peut soulever la Terre.

La victoire des Conseils ne se place pas à la fin, mais dès le début de la révolution.

René Riesel

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