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INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12



INTERNATIONALE SITUATIONNISTE 12



LA CONQUÊTE DE L'ESPACE
DANS LE TEMPS DU POUVOIR

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La science au service du capital, de la marchandise et du spectacle, n'est rien d'autre que la connaissance capitalisée, fétichisme de ridée et de la méthode, image aliénée de la pensée humaine. Pseudo-grandeur des hommes, sa connaissance passive d'une réalité médiocre est la justification magique d'une race d'esclaves.

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Il y a longtemps que le pouvoir de la connaissance s'est transformé en connaissance du pouvoir. La science contemporaine, héritière expérimentale de la religion du Moyen-Age, accomplit - en relation avec la société de classes - les mêmes fonctions : elle compense, avec son intelligence éternelle de spécialiste, la stupidité quotidienne des hommes. Elle chante en chiffres la grandeur du genre humain, quand elle n'est pas autre chose que la somme organisée de ses limitations et de ses aliénations.

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De la même façon que l'industrie, destinée à libérer les hommes du travail par les machines, n'a fait jusqu'à présent que les aliéner au travail des machines, la science, destinée à les libérer historiquement et rationnellement de la nature, n'a fait que les aliéner à une société irrationnelle et anti-historique. Mercenaire de la pensée séparée, la science travaille pour la survie, et ne peut donc concevoir la vie que comme une formule mécanique ou morale. En effet, elle ne conçoit pas l'homme comme sujet, ni la pensée humaine comme action, et c'est pour cela qu'elle ignore l'histoire comme activité voulue, et fait des hommes des « patients » dans ses hôpitaux.

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Fondée sur le mensonge essentiel de sa fonction, la science ne peut que se mentir à elle-même. Et ses mercenaires prétentieux ont conservé, de leurs ancêtres prêtres, le goût et la nécessité du mystère. Partie dynamique dans la justification des Etats, le corps scientifique garde jalousement ses lois corporatives et les secrets du « Machina ex Deo » qui en font une secte méprisable. Rien d'étonnant, par exemple, que les médecins - bricoleurs de la force de travail - aient une calligraphie impossible : c'est le code policier de la survie monopolisée.

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Mais, si l'identification historique et idéologique de la science aux pouvoirs temporels montre clairement qu'elle est la servante des Etats, et donc ne trompe personne, il a fallu attendre jusqu'à nos jours pour voir disparaître les dernières séparations entre la société de classes et une science qui se voulait neutre et « au service de l'Humanité ». En effet, l'impossibilité actuelle de la recherche et de l'application scientifique sans des moyens énormes, a mis dans les mains du pouvoir la connaissance, concentrée spectaculairement, et l'a dirigée vers les objectifs d'Etat. Il n'y a aujourd'hui plus de science qui ne soit au service de l'économie, db militaire et de l'idéologie. el la Science de l'idéologie nous montre son autre côté, l'idéologie de la Science.

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Le pouvoir, qui ne peut tolérer le vide, n'a jamais pardonné aux territoires d'ultraciel d'être des terrains vagues livrés à l'imagination. Depuis l'origine de la société de classes, on a toujours placé dans le ciel la source irréelle du pouvoir séparé. Quand l'Etat se justifiait religieusement, le ciel était inclus dans le temps de la religion ; aujourd'hui que l'Etat veut se justifier scientifiquement, le ciel est dans l'espace de la science. De Galilée à Werner von Braun, il n'y a qu'une question d'idéologie d'Etat ; la religion voulait conserver son temps, donc, pas question de toucher à son espace. Le pouvoir doit rendre son espace illimité, devant l'impossibilité de prolonger son temps.

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Si greffer des cœurs est encore une misérable pratique artisanale, qui ne fait pas oublier les massacres chimiques et nucléaires de la science, la « Conquête du Cosmos » est la plus grande expression spectaculaire de l'oppression scientifique. Le savant spatial est au petit médecin ce que l'Interpol est au policier de quartier.

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Le ciel promis jadis par les curés à soutane noire est vraiment saisi par les astronautes aux blancs uniformes. Asexués, neutres, superbureaucratisés, les premiers hommes qui échappent à l'atmosphère sont les vedettes d'un spectacle qui flotte jour et nuit sur nos têtes, qui peut vaincre les températures et les distances, et qui nous opprime de là-haut, comme la poussière cosmique de Dieu. Exemple de la survie à son exposant le plus élevé, les astronautes font, sans le vouloir, la critique de la terre : condamnés au trajet orbital - sous peine de mourir de froid et de faim, - ils acceptent docilement («techniquement») l'ennui et sa misère de satellites. Habitants d'un urbanisme de la nécessité dans leurs cabines, prisonniers du gadget scientifique, ils sont l'exemple - in vitro - de leurs contemporains qui n'échappent pas, malgré les distances, aux desseins du pouvoir. Hommes-panneaux publicitaires, les astronautes flottent dans l'espace ou sautillent sur la Lune pour faire marcher les hommes au temps du travail.

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Et si les astronautes chrétiens d'Occident et les cosmonautes bureaucrates de l'Est s'amusent à faire de la métaphysique et de la morale laïque (Gagarine « n'a pas vu Dieu » et Borman prie pour la petite Terre), c'est dans l'obéissance de leur « service commandé » spatial, où l'on doit trouver la vérité de son culte ; comme chez Exupéry, le saint, qui disait des bassesses à une grande altitude, mais dont la vérité était dans sa triple condition de militaire, patriote et idiot.

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La conquête de l'espace fait partie de l'espoir planétaire d'un système économiste qui, saturé de marchandise, de pouvoir et de spectacle, éjacule dans l'espace quand il arrive au bout du nœud coulant de ses contradictions terrestres. Nouvelle Amérique, l'espace doit servir aux Etats pour leurs guerres, pour leurs colonies ; pour envoyer des producteurs-consommateurs qui permettront ainsi de dépasser les limitations de la planète. Province de l'accumulation, l'espace est destiné à devenir une accumulation de provinces, pour lesquelles il existe déjà des lois, des traités, des tribunaux internationaux. Nouveau Yalta, la répartition de l'espace montre l'incapacité des capitalistes et des bureaucrates à résoudre, sur la surface terrestre, ses antagonismes et ses luttes.

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Mais la vieille taupe révolutionnaire, qui aujourd'hui ronge les bases du système, détruira les barrières qui séparent la science de la connaissance généralisée des hommes historiques. Plus d'idées du pouvoir séparé, plus de pouvoir des idées séparées. L'autogestion généralisée de la transformation permanente du monde par les masses, fera de la science une banalité de base, et non plus une vérité d'Etat.

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Les hommes iront dans l'espace pour faire de l'Univers le terrain ludique de la dernière révolte : celle qui ira contre les limitations qu'impose la nature. Et, brisées les murailles qui séparent les hommes de la science d'aujourd'hui, la conquête de l'espace ne sera plus la « promotion » économique ou militaire, mais l'épanouissement des libertés et réalisations humaines, atteint par une race de Dieux. Nous irons dans l'espace, non comme employés de l'administration astronautique ou comme « volontaires » d'un projet d'Etat, mais comme maîtres sans esclaves qui passent en revue leurs domaines : l'Univers entier mis à sac pour les conseils de travailleurs.

Eduardo ROTHE

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