|
le droit d’imposer par la force une volonté commune. La valeur exemplaire de cette autonomie des groupes armés a son revers dans le manque de coordination : le fait de n’avoir à aucun moment, offensif ou défensif, de la lutte contre Versailles porté la force populaire au degré de l’efficacité militaire ; mais il ne faut pas oublier que la révolution espagnole s’est perdue, et finalement la guerre même, au nom d’une telle transformation en "armée républicaine". On penser que la contradiction entre autonomie et coordination dépendait grandement du degré technologique de l’époque. |
|
ou de choc, formations de marche et d'attaque - le droit d'imposer la volonté commune. Il est certain que cette attitude collective et spontanée a engendré des difficultés, des contradictions et des conflits. La valeur exemplaire de l'armement général du peuple a son revers : le manque de coordination dans les offensives militaires, le fait que la lutte contre Versailles n'a jamais porté la force populaire au degré de l'efficacité militaire. Toutefois, n'oublions pas que la révolution espagnole a été vaincue, malgré la solide organisation d'une armée républicaine.
|
7 |
|
|
|
La Commune représente jusqu’à nous la seule réalisation d’un urbanisme révolutionnaire, s’attaquant sur le terrain aux signes pétrifiés de l’organisation dominante de la vie, reconnaissant l’espace social en termes politiques, ne croyant pas qu’un monument puisse être innocent. Ceux qui ramènent ceci à un nihilisme de lumpenprolétaire, à l’irresponsabilité des pétroleuses, doivent avouer en contrepartie tout ce qu’ils considèrent comme positif, à conserver, dans la société dominante (on verra que c’est presque tout). "Tout l’espace est déjà occupé par l’ennemi... Le moment d’apparition de l’urbanisme authentique, ce sera de créer, dans certaines zones, le vide de cette occupation. Ce que nous appelons construction commence là. Elle peut se comprendre à l’aide du concept de trou positif forgé par la physique moderne." (Programme élémentaire d’urbanisme unitaire, I.S. 6) |
|
5) La Commune représente jusqu'à nous la seule tentative d'un urbanisme révolutionnaire, s'attaquant sur le terrain aux signes pétrifiés de la vieille organisation, captant les sources de la sociabilité - à ce moment-là le quartier - reconnaissant l'espace social en termes politiques et ne croyant pas qu'un monument puisse être innocent (démolition de la colonne Vendôme, occupation des églises par les clubs, etc.). Ceux qui ramènent de tels actes au nihilisme et à la barbarie doivent avouer qu'en contre-partie ils se disposent à conserver tout ce qu'ils considèrent comme"positif", c'est-à-dire tous les résultats de l'histoire, toutes les œuvres de la société dominante, toutes les traditions : tout l'acquis, y compris le mort et le figé.
|
8 |
|
|
|
La Commune de Paris a été vaincue moins par la force des armes que par la force de l’habitude. L’exemple pratique le plus scandaleux est le refus de recourir au canon pour s’emparer de la Banque de France alors que l’argent a tant manqué. Durant tout le pouvoir de la Commune, la Banque est restée une enclave versaillaise dans Paris, défendue par quelques fusils et le mythe de la propriété et du vol. Les autres habitudes idéologiques ont été ruineuses à tous propos (la résurrection du jacobinisme, la stratégie défaitiste des barricades en souvenir de 48, etc.).
|
|
D'autre part, la Commune de Paris a été vaincue moins par la force des armes que par la force de l'habitude, force pourtant ébranlée par la spontanéité fondamentale mais reconstituée par certains dirigeants au nom de leur idéologie (les proudhoniens, dont c'est le côté néfaste). Que la Banque de France soit restée une enclave versaillaise dans Paris ainsi que la Bourse, les banques en général, la Caisse des dépôts et consignations, c'est un étonnement pour l'historien et un scandale. D'autres habitudes idéologiques ont été ruineuses et contiennent certaines raisons de l'échec : les ressurgences du jacobinisme, les souvenirs de 89 (si bien dénoncés par Marx), la stratégie défensive et par conséquent défaitiste des barricades par quartiers en souvenir de 1848, etc.
|
9 |
|
|
|
La Commune montre comment les défenseurs du vieux monde bénéficient toujours, sur un point ou sur un autre, de la complicité des révolutionnaires ; et surtout de ceux qui pensent la révolution. C’est sur le point où les révolutionnaires pensent comme eux. Le vieux monde garde ainsi des bases (l’idéologie, le langage, les moeurs, les goûts) dans le développement de ses ennemis, et s’en sert pour regagner le terrain perdu. (Seule lui échappe à jamais la pensée en actes naturelle au prolétariat révolutionnaire : la Cour des Comptes a brûlé). La véritable "cinquième colonne" est dans l’esprit même des révolutionnaires.
|
|
La Commune et sa défaite montrent comment les défenseurs du vieux monde bénéficiaient de la complicité des révolutionnaires, de ceux qui pensent ou prétendent penser la révolution. Ils revêtent les authentiques créations révolutionnaires de vêtements anciens qui les étouffent. Le vieux monde périmé garde ainsi des points d'appui : idéologie, langage, mœurs, goûts, rites suspects, images consacrées, vieux symboles - jusque parmi ses ennemis. Il s'en sert pour regagner le terrain perdu. Seule lui échappe à jamais la spontanéité fondamentale. la capacité créatrice, la pensée-action inhérente au prolétariat et au peuple révolutionnaire. La "cinquième colonne" git trop souvent dans le cœur, l'âme et l'esprit des révolutionnaires eux-mêmes.
|
10 |
|
|
|
L’anecdote des incendiaires, aux derniers jours, venus pour détruire Notre-Dame, et qui s’y heurtent au bataillon armé des artistes de la Commune, est riche de sens : elle est un bon exemple de démocratie directe. Elle montre aussi, plus loin, les problèmes encore à résoudre dans la perspective du pouvoir des conseils. Ces artistes unanimes avaient-ils raison de défendre une cathédrale au nom de valeurs esthétiques permanentes, et finalement de l’esprit des musées, alors que d’autres hommes voulaient justement accéder à l’expression ce jour-là, en traduisant par cette démolition leur défi à une société qui, dans la défaite présente, rejetait toute leur vie au néant et au silence ? Les artistes partisans de la Commune, agissant en spécialistes, se trouvaient déjà en conflit
|
|
L'anecdote des incendiaires venus pour détruire Notre-Dame et qui se heurtent au bataillon des artistes de la Commune propose un thème de méditation singulière. D'un côté, II y a des hommes - des artistes - qui défendent une grande œuvre d'art au nom de valeurs esthétiques permanentes. De l'autre, il y a des hommes qui veulent accéder ce jour-la. à l'expression en traduisant par leur acte destructif leur défl total à une société qui les rejette par la défaits dans le néant et le silence. Ainsi Hercule, symbole du héros collectif, manifeste sa nature héroïque, à la fois vitale. humaine et. surhumaine, en allumant le bûcher qui va le consumer.
|
|
|
avec une manifestation extrémiste de la lutte contre l’aliénation. Il faut reprocher aux hommes de la Commune de n’avoir pas osé répondre à la terreur totalitaire du pouvoir par la totalité de l’emploi de leurs armes. Tout porte à croire qu’on a fait disparaître les poètes qui ont traduit à ce moment la poésie en suspens de la Commune. La masse des actes inaccomplis de la Commune permet que deviennent "atrocités" les actes ébauchés, et que les souvenirs soient censurés. Le mot "ceux qui ont fait les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau" explique aussi le silence de Saint-Just.
|
|
Il faut évidemment reprocher aux hommes de la Commune de n'avoir pas osé répondre à la terreur totalitaire du pouvoir établi par la totalité de remploi de leurs moyens et de leurs armes.
La masse des actes ébauchés de la Commune permet que soient taxées. d' "atrocités" telle ou telle action particulière, restée inachevée et à l'état d'intention spontanée.
|
11 |
|
|
|
Les théoriciens qui restituent l’histoire de ce mouvement en se plaçant du point de vue omniscient de Dieu, qui caractérisait le romancier classique, montrent facilement que la Commune était objectivement condamnée, qu’elle n’avait pas de dépassement possible. Il ne faut pas oublier que, pour ceux qui ont vécu l’évènement, le dépassement était là.
|
|
Les historiens qui restituent l'histoire en se plaçant, consciemment ou non, au point de vue d'une providence divine ou d'un déterminisme sous jacent (ce qui revient presque au même) n'ont aucune peine à montrer que la Commune était objectivement condamnée. Prise dans ses propres contradictions, elle ne pouvait dépasser ces contradictions. Mais Il ne faut pas oublier que pour ceux qui ont vécu l'événement, le dépassement était là. proche, en marche, dans le mouvement lui-même.
|
12 |
|
|
|
L’audace et l’invention de la Commune ne se mesurent évidemment pas par rapport à notre époque mais par rapport aux banalités d’alors dans la vie politique, intellectuelle, morale. Par rapport à la solidarité de toutes les banalités parmi lesquelles la Commune a porté le feu. Ainsi, considérant la solidarité des banalités actuelles (de droite et de gauche) on conçoit la mesure de l’invention que nous pouvons attendre d’une explosion égale.
|
|
L'audace et l'invention du mouvement révolutionnaire en 1871 ne peuvent évidemment pas se mesurer par rapport à notre époque, mais par rapport aux banalités régnantes alors dans la vie culturelle, politique, morale et quotidienne. Le mouvement révolutionnaire a brisé ces banalités. Si nous considérons la somme des banalités actuellement en cours, nous pouvons Imaginer l'invention qui résulterait d'une explosion analogue dans le monde dit moderne.
|
13 |
|
|
|
La guerre sociale dont la Commune est un moment dure toujours (quoique ses conditions superficielles aient beaucoup changé). Pour le travail de "rendre conscientes les tendances inconscientes de la Commune" (Engels), le dernier mot n’est pas dit.
|
|
La grande lutte dont la Commune est un moment dure toujours (bien que ces conditions aient changé). Pour ce qui est de "rendre conscientes les tendances inconscientes de la Commune" (Engels), le dernier mot est loin d'être dit. Reprenant ici intégralement la pensée de Marx sur la Commune, nous avons vu en elle la grande tentative de destruction du pouvoir hiérarchisé, la praxis entièrement subversive dévoilant pour le détruire le monde existant et lui substituant un autre monde, un monde neuf, tangible, sensible et transparent. Moment unique jusqu'icl de la révolution totale.
|
14 |
|
|
|
Depuis près de vingt ans, en France, les chrétiens de gauche et les staliniens s’accordent, en souvenir de leur front national anti-allemand, pour mettre l’accent sur ce qu’il y eut dans la Commune de désarroi national, de patriotisme blessé, et pour tout dire de "peuple français demandant par pétition d’être gouverné" (selon la "politique stalinienne" actuelle), et à la fin poussé au désespoir par la carence de la droite bourgeoise apatride. Il suffirait, pour recracher cette eau bénite, d’étudier le rôle des étrangers venus combattre pour la Commune : elle était bien, avant tout, l’inévitable épreuve de force où devait se mener l’action en Europe depuis 1848 de "notre parti", comme disait Marx.
|
|
Depuis longtemps en France, libéraux. chrétiens de gauche et staliniens s'accordent pour réduire les significations de la Commune En souvenir du "front national", ils mettent l'accent sur ce qu'il y eut dans la Commune de désarroi patriotique. Ils décrivent un patriotisme foncier, peu à peu teinté de préoccupations sociales. La Commune, ce serait le peuple français demandant à être bien gouverné, réclamant par pétition un gouvernement - à bon marché -, de "dirigeants" honnêtes et ensuite poussé au désespoir par la droite bourgeoise et apatride. Banalités et platitudes positivistes.
Nous avons découvert Infiniment plus dans le mouvement de la Commune
|
|
|
18 mars 1962
Attila Kotànyi, Guy Debord, Raoul Vaneigem
|
|
HENRI LEFEBVRE
Note : Ce texte fait partie des Conclusions d'un ouvrage sur La Commune, à paraître dans la collection « Les trente iournées qui ont fait la France », chez Gallimard.
|
|
|
Après cela, nous avons encore suggéré à Lefebvre de publier sans délai sa propre opinion, (facile qu'elle soit, non bien sur à propos de la Commune, mais sur l'Internationale situationniste et l'écroulement d' « Arguments ». En particulier pour s'épargner le rôle assez équivoque de complice du silence immobile des régiments d'intellectuels de gauche français à l'égard de l'I.S., puisqu'il devenait patent, dans son cas comme pour le reste d' « arguments », que le silence sur l'I.S. ne pouvais être légitimé ni par l'ignorance complète ni par un jugement sincère concluant au manque d'importance du sujet. Un article qu'il nous a communiqué en manuscrit le 14 février, et qui semblait destiné à « L'Express », pour favorable qu'il fût, ne nous a paru ni aussi promptement publié, ni aussi profondément étudié que son travail sur la Commune. Nous devions donc, une fois de plus, ne compter que sur nous-mêmes pour dire le sens de l'itinéraire et du naufrage d'« Arguments ».
Une autre conclusion utile nous parait être la vérification objective de ce que nous avions avancé dans le numéro 7 d'« Internationale Situationniste » (pages 17 et 18), par notre maniement du qualitatif : « Les spécialistes se flattent peut-être de l'illusion qu'ils tiennent certains domaines de la connaissance et de la pratique, mais il n'y a pas de spécialiste qui échappe à notre critique... Nous avons le qualitatif, qui agit dès à présent comme un exposant qui multiplie la quantité des informations dont nous disposons. On pourrait étendre cet exemple à la compréhension du passé : nous nous faisons forts d'approfondir et de réévaluer certaines périodes historiques, même sans accéder à la plus large part de l'érudition des historiens ». Sans doute, on ne peut considérer exactement Lefebvre comme un historien spécialisé. Mais, il convient aussi d'en tenir compte, ces notes sur la Commune ne représentent qu'un sous-produit lointain et rapide de l'élaboration théorique situationniste, finalement rien que trois ou quatre heures de travail en commun de trois de nous seulement. Ces faits doivent donner à penser.
11. février 1965. Le Conseil Central de l'I.S. : Michèle Bernstein, Guy Debord, Attila Kotanyi, Uwe Lausen, J.V. Martin, ]an Strijbosch, Alexander Trocchi, Raoul Vaneigem.
|
|
NE CROYEZ PLUS AUX PENSEURS RESPECTABLES
ET NE CROYEZ PLUS QUE LA THÉORIE RÉVOLUTIONNAIRE EST ABSENTE
LISEZ DIRECTEMENT LA REVUE «INTERNATIONALE SITUATIONNISTE»
Le numéro 8 vient de paraître. En vente dans les kiosques. Adresse : B.P. 75-06 Paris.
|
|